dimanche 23 septembre 2012

La visite


Un soir, nous entendîmes frapper au carreau de la fenêtre. Antoinette sursauta en apercevant un petit homme au visage immense qui se tenait derrière la fenêtre et avait visiblement besoin de quelque-chose. Je sortis à sa rencontre. Armé d’un petit couteau, il m'expliqua qu'il voulait découper des tiges de la haie pour se fabriquer un balai et venait m’en demander la permission. Pendant qu’il coupait ses tiges, nous nous mîmes à converser ; je lui demandai où il habitait. Wladek Morgenstern était né juste à côté, à Gotowo dont on aurait pu apercevoir le clocher entre les collines si on était grimpé au sommet du coteau. Il était mince, de petite taille et cachait sa bonté derrière de grosses lunettes fumées. Wladek Morgenstern se déplaçait plutôt à bicyclette. Ses enfants, un garçon et une fille avaient émigré en France et travaillaient dans la région de Lyon. Il me raconta en peu de mots la tragique histoire de ses parents, déportés vers la Sibérie par l'armée rouge, et dont il n'avait plus jamais eu de nouvelles. Lui-même avait trouvé refuge pendant la guerre dans une famille d’accueil en Mazovie, où il avait appris à parler polonais. « J'ai un accent, non ? » me demanda-t-il, comme s’il venait tout juste d’apprendre la langue. Dans les années cinquante les services d'immigration l'avaient un jour convoqué. On l'avait fait venir à cause de son nom. Il avait dû attendre trois jours avant d’être invité à entrer dans un bureau minuscule. (Vraiment, j’ignorais où il avait pu alors loger). Morgenstern en parla d'un ton tout naturel, comme si attendre trois jours devant la porte d’un bureau était chose ordinaire. Les fonctionnaires constatèrent qu'il s'exprimait en polonais. Je soupçonne qu'il le parlait sans l'ombre d'un accent, sauf peut-être celui des Mazoviens. On le laissa donc choisir sa Patrie. Wladek Morgenstern resta en Pologne. Sa plus grande satisfaction fut de retrouver, quelques années plus tard, un travail à deux pas de sa ville natale, où il avait habité jusqu'à ce jour.
J'avais fini de gratter la peinture. Mais le plafond avait des airs de carte de géographie. Pour un peu, on y aurait reconnu les collines et les bosquets de la Varmie. Je tentai donc d'en aplanir la surface à l'aide de plâtre.
La fille et la petite fille du voisin vinrent frapper à la porte. Lorsque je leur ouvrai, elles sursautèrent toutes deux. Non, son père n'était pas chez nous. Alors les deux femmes s'en allèrent à grands pas, encore effrayées de cette apparition dont les cheveux et la barbe s'étaient tant allègrement mêlés d'histoires.

vendredi 21 septembre 2012

Le pain du hasard


Une amie nous a laissé un peu de levain dans un pot. La recette est simple. Ajoutez eau et farine dans le levain. Laissez la mixture travailler au chaud pendant un certain temps pour faire un nouveau levain. Pour faire du pain, réservez un petit pot de levain pour la fournée suivante et mélangez le reste à la farine de seigle. Une fois la pâte levée, on la mettra au four, à cent quatre vingt degrés pendant une heure vingt.
La première fois que j’ai essayé, Antoinette était partie au travail. Après qu’elle eut préparé et réservé le levain, elle me chargea de faire la pâte et de cuire le pain. La pâte n’avait pas levé.
Le résultat ne fut pas à la hauteur. Un deuxième essai un peu meilleur avait tout de même fini au compost. Et un saladier plein de levain traînait depuis presqu’une semaine sur une chaise cassée devant un poêle qu’on avait utilisé seulement quelques heures et qui était froid depuis quelques jours.
Antoinette alla y jeter un coup d’œil, s’attendant à trouver un mélange moisi et bon à être fichu en l’air.
Ça ne sent pas trop mauvais, fit-elle sans trop y croire. J’ajoutai qu’il sentait même assez bon. On dirait que ça fait des bulles.
« Bon, je fais encore un essai, fit-elle ». Evidemment, ce serait le dernier. Comme d’habitude, ça ne lèverait pas. Ça ne cuirait pas. Le dessous de la pâte ne serait pas cuit, le dessus brûlé et le monstre plat et indigeste irait disparaître dans les moisissures du jardin.
Antoinette versa la farine achetée auprès d’un meunier français du coin. Le moulin où il travaillait se trouve au bord d’une rivière. C’est un bâtiment de briques rouges au bord de la rivière Lyna, trois étages où j’imagine toute une machinerie superposées destinée à faire la farine de seigle. Quelques années auparavant, Antoinette et moi l’avions trouvé à vendre sur l’internet. On avait appelé, mais le propriétaire ne nous avait pas laissé d’espoir. Je m’imagine difficilement meunier. Il est probable que ce propriétaire recherchait plutôt quelqu’un intéressé par la production de farine.
Aujourd’hui, cette belle farine écrue et peu raffinée est à nouveau mélangée au levain qui a traîné dans la pièce du fond pendant une semaine. Antoinette mélange avec une cuillère. Moi j’aurais plutôt travaillé la pâte. « Ce n’est pas la peine, dit Antoinette, ce genre de pâte n’a pas besoin d’être pétrie. – Ok, ok ! », dis-je un peu déconcerté. Je me souviens des propos de ma maman à propos du grand-père maternel qui se levait le dimanche, à l’aube. Le bruit de la pâte jetée et travaillée pendant un long moment dans le pétrin en bois. Et ici, Antoinette qui mélange succinctement avec sa pauvre cuillère. Je sais bien, moi que ça ne marchera pas !
La pâte est mise au four à quarante degré, le temps qu’elle se lève. Il est déjà l’heure d’aller se coucher lorsqu’Antoinette qui n’ose pas aller voir me demande si la pâte a levé. Lorsqu’elle entend que la pâte n’est plus qu’à trois centimètres du bord du récipient, elle se lève avec un sourire réjouit, regarde, n’en croit pas ses yeux. La pâte a levé. Alors, on se précipite, on graisse la plaque à l’huile d’olive, on verse la pâte. Quelqu’un tombe sur l’idée d’utiliser la fonction pizza, parce qu’avec la fonction ordinaire, le pain ne cuirait pas en dessous. Alors on met la fonction pizza. On met même la fonction minuterie. Ce qu’il est bien ce four, il s’arrêtera tout seul quand nous dormirons. Il sera minuit et quelques minutes.
Ce matin, nous nous sommes aperçu que nous avions oublié le sel. Le pain de seigle, brun comme le caramel, croustillant, meilleur que toutes les brioches du monde. Comme ça, ressentant une sorte de respect, je fis une croix sur le pain avant de couper les tartines. Deux morceaux et nous n’avons plus faim. Maintenant, nous irons acheter la farine au moulin. 

jeudi 13 septembre 2012

La peinture du plafond


Munie ce soir-là d’un pot de peinture neuve couleur crème, Antoinette décida qu’elle repeindrait le plafond de notre cuisine. Elle me demanda seulement de déplacer l’escabeau à droite ou à gauche au fur et à mesure de sa progression. Pendant que je m’occupais du plancher dans la chambre, je l’entendais qui chantonnait. Quand le travail fut terminé, on pouvait voir que c'était soigné, et comme cette peinture était une super peinture de luxe, elle ne dégageait pas de mauvaise odeur, en tout cas pas beaucoup. « Ça va sécher quand on dormira ! dit Antoinette. Mais j’ai eu du mal à la poser. Elle ne s’accroche pas bien. » Je ne compris pas pourquoi elle disait ça, le travail avait l'air si bien fait.
Le lendemain matin, lorsqu’elle m’entendit prononcer un gros mot dans la cuisine, Antoinette comprît immédiatement que quelque-chose ne tournait pas rond avec la peinture. Elle se leva afin de constater les dégâts. La peinture crème pelait comme après un rude coup de soleil. Des lambeaux de toutes tailles pendaient ça et là. La peinture exceptionnellement luxueuse se décrochait au fur et à mesure qu’elle séchait de notre rustique plafond. Découragée, Antoinette me confia la tâche de faire quelque-chose avec ça. Elle ne voudrait plus s’en occuper. Alors je pris l’escabeau et commençai à frotter, à poncer, à gratter, à ôter une à une, en un nombre incalculable de couches superposées, toute l’histoire de la maison suspendue là, au-dessus de nos têtes. Sous la couche de super peinture exclusive, je trouvai celle laissée par le propriétaire précédent, Robert Jakubowski, musicien de son métier, joueur de violon, viole, et instruments anciens. Robert avait racheté ces bâtiments pour une bouchée de pain à une certaine Madame Piatkowski. L’aile nord était alors en ruine. À un moment donné, elle avait même servi à loger les chèvres. Le musicien avait effectué beaucoup de travaux de rénovation et avait entre autre repeint ce plafond d’un joli rose pastel. Sous la peinture rose de Robert Jakubowski se trouvait celle, marron noisette, de la famille Piatkowski. J’ignorais si les Piatkowski avaient jamais habité ici, mais je supposai que oui. On trouvait des traces de rénovation datant des années soixante-dix. Un vieux cahier coincé sous un plancher vermoulu vint témoigner que leur fille prenait des cours d’allemand au collège.
Toutes ces couches de peintures me tombaient peu à peu dans les cheveux. Je commençai à ressembler à la lune dans le film de Méliès, ou peut-être, avec la barbe qui poussait, à un résident du royaume d'Hadès.
À l’époque des Piatkowski, tous les terrains environnants leur appartenaient. C’était une ferme d’exploitation agricole assez imposante. L’une des granges avait été rasée. Piatkowski avait tout vendu sans rien investir. La ferme avait aussi servi d’entrepôt pour les machines agricoles de la coopérative locale qu’on appelle P.G.R.[1]
La peinture marron, grasse et épaisse des Piatkowski fut tout-à-fait facile à enlever. En dessous s’en trouvait une autre dont la couleur fut cette fois moins facile à définir. Avait-elle été brunie par le temps ? Cette couche-là avait des odeurs de fumées et d’urine, de soupe et de vieillesse. Je dus prendre soin de ne pas gratter trop profondément car dessous se trouvait l’enduit de chaux et de sable accroché à des tiges de roseau. Les tiges avaient été attachées aux planches du plafond à l’aide de fil de fer. C’était probablement la couche de peinture originale. (Peut-être aurais-je dû lui apporter les soins avec lesquels on rénove tout monument historique). Ce fut Monsieur Hinzman, ou peut-être son père, qui fit construire cette ferme au tournant du siècle. 1898 était la date inscrite sur l’une des tuiles. Rien ne permit d’affirmer qu’il s’agissait-là d’une tuile originale. Mais un vieux meuble vermoulu qui servit d’armoire à linge portait encore la date de sa fabrication, 1917. Les Hintzman avaient eu l’eau courante qui descendait de la colline depuis un puits par un tuyau qu'on pourrait déterrer si on cherchait bien. De l’eau était chauffée au niveau du poêle et circulait dans le circuit du chauffage central. En dépit de l’absence d’électricité, les Hintzman jouirent d’un certain confort. Cependant, pendant la guerre, M. Hintzman disparut mystérieusement. Et sa femme, restée seule avec sa fille, ne put venir à bout ni du travail de la ferme, ni de la boue qui s'accumulait dans la cour. Comme elle parlait allemand, et non polonais, elle vendit tout et émigra vers les nouvelles frontières de l’Allemagne. La Varmie qui faisait partie de l’Allemagne avant la guerre devint territoire polonais. La Pologne sous le pouvoir communiste encouragea voire obligea ceux qu'on estimait être des Allemands à émigrer vers l’Allemagne.



[1] Państwowe Gospodarstwo Rolne [Exploitation Agricole d’Etat]

lundi 10 septembre 2012

De la physique particulaire des songes


Ce matin, Gasper et moi avons déposé Antoinette à son travail et avons pris la route vers l’école. La route est longue et se prête à la rêverie. L’univers tout entier baigne dans la blancheur matinale. La voiture traverse le ciel bleu rédempteur des villages, survole les nuages naissants et semble avancer toute seule dans la lumière céleste.
La conversation récente d’un fora littéraire me vient à l’esprit. Il était question d’une méthode à la Nothomb pour fabriquer des titres de livres : cela consiste à choisir deux termes en apparence contradictoires. On peut jouer longtemps à ce jeu, « La métaphysique des mollusques », « L’éloge des nigauds», « La rhétorique d’un bègue ».
Bien que chacun se presse vers le travail ou l’école, les êtres et les choses semblent flotter dans les coloris dorés du soleil. Ni Gasper ni moi ne sommes réellement pressés ce matin. J’ai beau essayer de ralentir un peu, la voiture semble vouloir voler au dessus des collines. D’ailleurs, Gasper qui a neuf ans se concentre sur la vitesse. Je l’entends imiter doucement le bruit d’une voiture de course. Hormis ce bruitage, nous nous taisons tous les deux.
Je continue ma rêverie. Avec un peu de chance, on tombe parfois sur des associations de mots qui inspirent une réflexion. Le terme « Physique particulaire des songes» me vient à l’esprit.
« Papa, est-ce que le regard de l’homme est plus rapide que la lumière ? », demande soudain Gasper !

dimanche 9 septembre 2012

Angkor


Des frelons vinrent s'installer dans le grenier. Il était trop tard pour réagir pacifiquement. Ils étaient déjà une dizaine à aller et venir par le trou d'une fenêtre pourrie. Il y avait eut avant nous un nid abandonné depuis longtemps, un nid immense, comme Angkor pendu à l'envers sous sa poutre maîtresse, que le propriétaire précédent avait fait empoisonner. J'avais donc enlevé cette relique du passé. Desséché par le temps, le nid était tombé en fine poussière. Et voilà que les frelons venaient se réinstaller exactement au même endroit, et qu’ils rebâtissaient à coup de bave un merveilleux palais qui atteignait déjà un bon demi-mètre de hauteur. Les braves insectes ne chômaient pas.
   
Alors, tel un général idiot et cruel, philosophant sur son banc au sujet ce que lui considère être le bien et le mal, j'établis un plan de bataille.

Lorsque la saison devint plus froide, que l’ombre de la maison s’étendit plus loin vers l’est, le soir, les redoutables frelons se mirent en quête d’un refuge. Difficile de ne pas partager ce sentiment lorsqu’après une journée longue et froide, vous rentrez chez vous, que la lumière à la fenêtre promet une soirée au chaud, auprès de ceux que vous aimez. Peut-être la table serait-elle déjà mise, peut-être pourrait-on mettre aussitôt les pieds dessous ?  J’adorais, en rentrant à la maison, trouver lumière à la fenêtre. Les frelons partageaient fort volontiers ce besoin de chaleur et cherchaient à entrer par celles qui étaient ouvertes.

Fallait-il assassiner les pauvres bêtes ? Leurs piqûres font très mal. Le chien en savait quelque-chose, il avait la drôle d’habitude d’attraper les guêpes d’un coup de gueule et de les manger. Mais les frelons ne sont pas aussi inoffensifs. Piqué à la patte, Stat’ avait boité pendant trois jours. Les frelons dont le nid grossissait  entraient de plus en plus fréquemment dans la maison. Nous n’osâmes plus monter au grenier.

À quoi servirait toute cette machinerie ? À quoi servirait la vie ? Et cette grosse carcasse de briques rouge ? Après tout l'Univers ne pourrait-il pas continuer son chemin sans nous ? Un Univers, bijou brillant, et qui ne brille pour personne. Maison froide et abandonnée au milieu des champs.

J’étais assis sur un banc, au milieu d'un jardin. Le jardin et moi vivions l'un dans l'autre. Même si je m'absentais, les fleurs continueraient leur existence sans moi.

D'une part, elles embelliraient nos êtres et nos souvenirs, d'autre part, elles poursuivraient leur fragile existence, et peut-être aussi un peu pour nous, comme le fit une certaine rose sur une lointaine planète, abandonnée, mais pas tout-à-fait par un certain prince, blond et petit, sans certificat de domicile fixe. 

Tel un général progressant à tâtons dans l’obscurité, c’est l’époque où je décidai donc de mettre à plat mon récit. L'histoire de cette maison, l'histoire des frelons que je m'apprêtais à exterminer, l'histoire de mon chien, l'histoire de ma femme et de mon fils qui m'avaient suivi bon grès mal grès. Histoire aussi de tenter de crever la surface trompeuse de l’illusion, de donner un sens au vide.

Quand j'observe mon chêne, j’en ressens la simplicité. Cet arbre vit de l'essentiel. Il accueille avec une infinie patience les nombreux êtres qui vivent sur ses branches. Pour lui, le temps s'écoule très différemment, très lentement. Cet arbre se contente du minimum. Il puise journellement et avec force les centaines de litres d'eau qui coulent à son pied. Il les expire ensuite, pour ainsi dire en continue.
L'hiver, le chêne se tait. Il meurt presque. Pourtant, son tronc continue d'émaner de la chaleur, comme en apnée profonde. Au printemps, il recommence sa lente respiration. Ce chêne est mon ami, ce qui signifie que je suis responsable de mon chêne, et le chêne aussi est un peu responsable de moi !

Alors pourquoi n’avais-je pas compris plus tôt ? Pourquoi avoir exterminé Angkor et ses bourdonnants frelons. Pourquoi avions-nous peur, pourquoi étions-nous impatients, en colère ? Cette maison fut notre maître. Elle nous parla patiemment, de vies et de morts, de bêtes et d’hommes, d’harmonie et de malentendus. Au regard de la beauté surnaturelle qui nous entourait, je vis progressivement se dessiner les frontières de ma propre mesquinerie. 

samedi 8 septembre 2012

Le chemin des écoliers


Tous les soirs, je ramenais Gasper de l’école maternelle. Il y a différentes manières de parcourir les vingt kilomètres qui nous séparent de la maison. On peut prendre les routes habituelles qui finissent par nous ennuyer ou ... bifurquer par le chemin des écoliers. Antoinette nous attendait à la maison. Mais comme c’était l’été Indien (que les Polonais appellent poétiquement « l’été doré ») nous choisîmes évidemment le chemin des écoliers. Question navigation, on pourrait toujours laisser la voiture « décider » ce qui voulait dire qu’on choisirait notre route au petit bonheur.
« Ça te dit, Gasper, de choisir la direction ! »
« D’accord, papa, mais c’est moi qui conduis hein, Pas toi ! »
« On est bien d’accord, mais si jamais on se perd ? »
« Non, non, papa, on se perdra pas ! » déclara Gasper qui semblait parfaitement sûr de lui, avec un tel aplomb que je me sentis rassuré.
Au lieu d’aller tout droit vers Jonkowo, on bifurqua vers Mątki. La route sinueuse, avec parfois des nids de poules, nous obligea à ralentir. « Tout droit, papa ! » déclara Gasper au moment où la route allait tourner. En face de nous, le chemin de sable s’enfonçait au milieu des champs. On traversa un hameau où des soldats Napoléoniens se seraient égarés quelques siècles plus tôt. Je me demandais à quel point l’aspect des masures avait changé depuis cette époque. En traversant ce pays en long, en large et en travers, j’avais parfois des impressions de déjà-vu.
Y étais-je allé en rêve ?
À droite, un champ en jachère, devant, un bois en friche, sur la gauche un terrain de football bien tondu, comme surgit de nulle part. Le chemin de sable fit place à un chemin de terre qui serpentait au milieu des bois. En face de nous, une flaque d’eau grosse comme un étang barrait la route. « Allez, on y va ? » fit Gasper
« Heu ... »
Je n’eus pas le temps de m’interroger. La brave petite voiture française fonça dans la boue. Le moteur rugit. Le pot d’échappement fuma. Et nous en sortîmes victorieux. Plus rien ne pouvait nous faire peur. Gasper était ravi.
Un carrefour au milieu de la forêt. Gasper hésita.
 « Bon ! Je vais tout droit ! » dis-je.
« Mais non papa, c’est moi qui décide ! Fait demi-tour ! »
« Bon, il faut te décider plus vite, Gasper ! »
 À droite et à gauche, les talus étaient étroits. Je fis demi-tour, suant à grosses gouttes à faire tourner mon volant.
Le chemin arriva au détour d’un hameau, loin de toute route goudronnée. Je me demandai comment les gens qui habitaient-là faisaient pour vivre en hiver. « On va faire un bouquet à maman ! » déclara Gasper en visant les fleurs bleues dans le fossé. Je laissai mon fils se débrouiller pour le bouquet. Il rassembla quelques chardons, quelques fleurs sauvages au nom inconnu, toutes bleues car c’était la couleur préférée de Gasper qui revint, un bouquet un peu maigre entre les mains. La nuit allait tomber, alors on se dépêcha. Des grues formaient des clés de plus en plus grandes dans le ciel. Lorsque ces clés atteignent une soixantaine de grues, c’est le signe qu’elles ne vont pas tarder à partir, vers un pays plus chaud, vers l’Espagne peut-être.
En face de nous, deux routes strictement identiques dans les herbes hautes. Comment choisir. Je n’avais aucune idée de celle qui nous mènerait une route bitumée et civilisée. Mais pour ne pas affoler Gasper, je n’en pipai mot.
 « C’est moi qui décide, papa ! Allez, prend à gauche. »
Je tournai à gauche, un peu angoissé par la nuit qui tombait et le signal du réservoir d’essence qui se vidait.
Aucune indication sur ces chemins qui traversaient tantôt des champs, tantôt des forêts profondes et noires. Nous descendîmes dans un val, contournâmes un lac, remontâmes en cahotant sur la crête d’une colline au-delà de laquelle de gros nuages roses faisaient des lampions. Le soleil couchant donnait une couleur irréelle à toute chose. Ce fut un miracle que nous pûmes aller jusque-là en voiture. Et comme Gasper commençait à s’endormir, ce serait finalement la voiture qui aurait le dernier mot.
Au détour d’un virage se dressait une très jolie maisonnette. Le rectangle d’une fenêtre brillait déjà car on avait allumé.
La vieille dame édentée, coiffée d’un foulard, écouta mon discours en plissant des yeux et en ouvrant la bouche comme pour mieux saisir le polonais approximatif dont je me servais pour communiquer. Lorsque j’eus terminé mon baragouin, elle me fit, avec tout son cœur de vieille femme, ce qui me sembla être un cours de géographie locale.  Je compris que, si j’allais par là, j’arriverais sûrement à la ferme de Nowakowski, et si j’allais de l’autre côté, ... je ne compris pas le nom du propriétaire. La dame voulut nous inviter à entrer, nous proposer quelque-chose à boire. Non. Je refusai. Elle continua un moment à m’expliquer (sans doute la même chose). Les Varmiens sont des gens solidaires, ouverts, et le cœur sur la main. J’aurais plus tard maintes autres preuves de leur gentillesse.
« Alors, papa, c’est par où ? » demanda Gasper lorsque je remontai dans la voiture.  « C’est par là ! » fis-en dans un geste qui indiquait la ligne noire d’une forêt. En tournant au coin de la haie, j’aperçus encore la vieille dame qui faisait de grands gestes dont je ne compris pas la portée. Elle était restée un peu coi sur le pas de la porte de cette demeure qui m’évoquait la maison de mère-grand ou celle de pain d’épice de Baba Yaga. Tant pis.
Le chemin nous mena dans un champ où paissait une vache. Nous n’avions certes pas l’air de déranger l’animal. Mais cette fois-ci, j’en étais sûr, nous n’irions pas plus loin. Lorsque je repassai dans l’autre sens, la voiture pleine d’une boue noire et collante, mère-grand nous regarda avec un sourire large et un air d’acquiescement.

 J’avais mis les pleins feux. Soudain, une pancarte en bois indiqua la direction d’une maison forestière. Peut-être la trace de la civilisation proche. Les toits de tuile rouges qui apparaissent en contrebas avaient quelque-chose de familier. Ouf ! Notre chemin déboucha au village de Łomy. Je ne crois pas que les soldats Napoléoniens s’y soient jamais perdus. Je m’en contrefichai d’ailleurs. Nous avions retrouvé notre route !
« Vous en avez mis du temps ! » fit Antoinette. Gasper était heureux comme s’il avait vécu les aventures d’Huckleberry Finn lui-même.
« On a fait l’école buissonnière, déclara Gasper. » Antoinette fronça des sourcils.
« On a pas fait l’école buissonnière, Gasper. On a pris le chemin des écoliers, ça ne veut pas dire la même chose. »
Je suis retourné maintes fois par-là en vélo, parmi les landes et les chemins sans pouvoir jamais retrouver trace de cette maison de « pain d’épice » où habitait la vieille. Dans mon souvenir, les murs faisaient toutes sortes de figures, de losanges, les tuiles étaient même de couleurs différentes, comme arrangées spécialement, les portes et fenêtres ornées de motifs floraux, ici dans la découpe des volets, là dans les motifs à demi abstraits des peintures. Une maisonnette à l’Arlequin. Mes souvenirs ont pu me tromper, tout comme la pénombre qui tombe chez nous toujours un peu plus tôt, et dure peu plus longtemps.

mercredi 5 septembre 2012

Méditation zen


Ça faisait un bail que nous étions dans le noir assis en demi-lotus. Le dos bien droit, le pied gauche sur la cuisse droite, nos mains formaient le moudra cosmique. Comme deux bouddhas, bien concentrés dans le noir.
J’avais jeté un dernier coup d’œil à Antoinette. Antoinette, parfaitement immobile, elle serait passé inaperçue au milieu des moines de Ryōan-ji. Moi en général, mon dos est tordu, les mains n’ont de cesse de remuer. Mes pensées s’en vont errer comme les personnages turbulents d’un roman picaresque. Ma tête est un véritable cirque : de l’action, des duels et des courses-poursuites. J’ai du mal à me concentrer. Je dois faire des efforts redoutables pour ne pas penser à mes factures impayées, ou imaginer que je pose une bombe au centre des impôts.
Mais dernièrement, nous avons une bonne pratique plutôt bonne : nous méditons chaque jour. Antoinette règle l’horloge de la gazinière pour qu’elle sonne la fin de notre séance au bout d’une heure. Chacun s’installe sur son coussin. Pendant une heure, juré, on ne bougera plus.
Lorsque le souffle devient plus profond, le moulin des pensées finit par s’apaiser. Il ne reste plus que le bruit léger du frigo, la pénombre perçue entre les yeux mi-clos, le cri d’une grue dans le lointain, le ronflement repu de la chatte Mélounia.

À propos de Mélounia, voilà qu’elle se réveille et qu’elle court à la cuisine. Il n'était donc pas si repu que ça,  l'animal ! Nous avons oublié de remplir sa gamelle. Mélounia est une chatte blanche, sourde de naissance. Elle n’a pas peur des bruits, et surtout pas ceux de la vaisselle qu’elle adore voir se casser en morceaux. Malheur au verre ou à l’assiette qui auront été oubliés sur le coin de la table. Lorsqu’elle s’ennuie et qu’elle est fâchée, Mélounia s’assoit à côté du verre en question, puis le pousse en donnant de petits coups avec sa jolie patte blanche. Le verre s’approche irrémédiablement du bord et finit par tomber. La chatte contemple le verre qui éclate en milles petits bouts coupants. Certains aiment le cinéma d’action avec des bombes et des fins du monde. La chatte aime regarder la vaisselle qui se brise sur le carrelage de la cuisine.
Mais pour l’instant, Mélounia donne des coups de patte au ravier, façon à elle de signaler qu’il est vide.
Visiblement, souffrant d’une boulimie insupportable, la grosse chatte blanche n’a plus la patience de jouer du ravier plus longtemps. D’un bond, la voilà dans le vaisselier ! Antoinette et moi tournons la tête comme un seul homme.
« Saloperie de bestiole ! » dis-je en me levant pour sauver les assiettes.

mardi 4 septembre 2012

Juillet


Malgré la chaleur qui redoublait, le chien Stat restait maintenant endormi sur le tas de sable, et je devais régulièrement le déranger pour pouvoir remplir mon seau. Dès que j'avais fini, Stat revenait à son poste, fidèle, courageux, et très patient, ne le quittant qu’à l’heure où le soleil brûlant le forcerait à se mettre à l’ombre.
J'avais emprunté la bétonnière à un agriculteur du village, monsieur H. J'ignorais quelle en était la capacité, peut-être cent vingt litres ? Je savais simplement que si je commençais à verser le béton de chaux dans la brouette, je serais incapable de la retenir. Tout allait finir par terre...

Quatre seaux de chaux blanche pour neuf seaux de sable. De l'eau, autant qu'il en fallait pour obtenir la consistance d'une pâte à pain. La bétonnière fumait comme un volcan. J'avais mis un masque pour ne pas respirer la poussière corrosive de la chaux lorsque je la verserais, un t-shirt à manches longues et des gants pour ne pas se brûler les avant-bras et les mains. Comme il n'y avait pas d'eau courante, je devais aussi aller la chercher au vieux puits, de l’autre côté de la route.

Puis ce fut le tour de ma femme, habillée elle-aussi comme une salariée de central nucléaire avec de grosses lunettes de protection. Antoinette fit preuve d’une ténacité remarquable à trimballer des seaux remplis de sable, de graviers, de chaux. Seigneur ! Est-ce ainsi qu’en sept jours tu bâtis le monde ? Cette Antoinette se montra plus efficace qu’aucun autre ouvrier du bâtiment, fusse-t-il de marbre.
Elle et moi avions les mains qui durcissaient, enquilosées comme des pierres. Nous devenions comme saouls de voir les cailloux tourner dans nos mains, et puis la toupie folle de cette bétonnière trop grosse pour nous.
Se perdre, par définition, consiste à perdre ses repères. Se perdre volontairement, à perdre ses repères volontairement, mais pour quoi faire ? Par goût de l'exotisme ? Par je ne sais quel instinct nomade logé dans des esprits étourdis et rêveurs ?

- A co? Sąsiad leniwy? ... Sąsiad nigdy się nie przeprowadzi![1]

Mon voisin parlait peu, mais quand il le fallait, oui, il savait trouver les mots justes. J'appuyai donc à nouveau sur le gros bouton électrique, un peu fâché de me faire commander. Le volcan se remit à rugir, Je m'agrippai au volant de l'infernale bétonnière, le dos en compote. Tout allait tomber. Trois seaux de chaux, huit seaux de sable, de l'eau... la sueur qui troublait le regard, les mouches et les moustiques.


Ma première tentative pour maîtriser la grosse bétonnière se traduisit par un échec. Pour la remplir, je fis le mélange tel qu’on le décrivait sur les fora internet. Lorsque le mélange fut prêt, je stoppai le moteur, tirai le volant pour le libérer de son cran de sûreté (avec beaucoup d’efforts) et le tournai afin de faire pencher la toupie au-dessus de la brouette. Il y eut un gros éclaboussement. Étant donné le volume de la brouette quatre fois plus petit que le volume de béton contenu dans une toupie de cent vingt litres remplie à quatre-vingt pourcent de son maximum, combien de litres de béton se sont-ils répandu sur les pieds de l’opérateur ?
Question pour les plus forts :
Si on suppose que l’opérateur possède un Q.I. moyen par rapport à la population adulte polonaise, combien de paires de chaussures devra-t-il utiliser pour la réalisation d’une dalle de vingt-cinq centimètres d’épaisseur et d’une surface de cinquante trois virgule deux mètres carrés ?
Ma calculette tomba en panne. Une telle épaisseur de chaux libère énormément d’humidité et prend plusieurs mois à sécher de manière satisfaisante, mettant en péril les appareils électroniques. L’ordinateur et la radio rendirent l’âme, à notre grand désespoir, nous qui aimions tant regarder des films en digital, l’une des rares attractions en ces temps difficiles.

Je me souviens encore du passage précis où nous avons appuyé sur pause en regardant L’Académie du Docteur Kleks, film basé sur les histoires de Jan Brzechwa et destiné aux enfants. On ne visionna jamais le film jusqu'au bout. Mon fils et moi restâmes sur notre faim.

Quoi qu'il en soit, j'étais ravi d'être devenu pour cette courte période ouvrier du bâtiment. Cela me détournait de toutes activités intellectuelles, et donc séditieuses. Finies les journées passées dans le tramway varsovien, les cours et les factures à préparer. Lorsque le week-end mon fils n'allait pas à l'école maternelle, il passait le plus clair de son temps sur le tas de sable qui était également la place préférée du chien Stat'. Il y aménageait des routes, des tunnels, y construisait des maisons à l'aide des morceaux de tuiles que le voisin n'avait pas utilisées pour faire le niveau de la chape. (Notre voisin utilisait des tuyaux en métal qu'il mettait savamment à niveau avec des bouts de tuile, à défaut d'un meilleur matériel, puis nous coulions la chaux entre les tuyaux et lorsque tout était bien droit, il suffisait d'enlever les tuyaux. Les morceaux de tuiles, eux, restaient pris dans la masse).

Ma femme et moi avions lu beaucoup de documents sur la chaux. Nous avions lu qu'il ne fallait pas la mélanger au ciment si nous voulons qu'elle garde ses propriétés hydrauliques. Elle absorbe et restitue admirablement bien l'humidité de la maison, jouant un rôle de régulateur climatique. Elle fut très utilisée à grande échelle dans l'antiquité par les Romains qui en connaissaient les vertus. Si beaucoup de constructions antiques ont tenu jusqu'à aujourd'hui, c'est en partie grâce aux mortiers de chaux. Mélangé à de la brique broyée, cela durcissait de manière souple, solide et durable. Certains savants farfelus vont jusqu'à supposer que les pyramides d'Egypte n'ont pas été taillées dans la pierre, mais que les blocs auraient été coulés dans des coffrages exactement comme du béton.

Fasciné par toutes ces découvertes, je décidai de passer à l'action. Nous étions riches d'une grange en ruine dont les tuiles ne demandaient qu'à être recyclées. Un samedi matin, je me mis à rassembler celles qui étaient tombées. Je les brisais en petits morceaux sous le regard désapprobateur d’         Antoinette. Je les fourrai dans la bétonnière en croyant naïvement qu'il en ressortirait de la poussière rouge. Ils en ressortirent quasiment intactes. Pour obtenir de la poussière rouge de brique il faudrait la concasser à la main. Les Romains, eux, possédaient des esclaves.

C’est seulement lorsque la chape fut presque terminée que je compris comment fonctionnait la gigantesque bétonnière de monsieur H. Jusqu’à présent, j’avais été incapable de déverser seul les cents litres de béton. Il me fallait toujours l’aide de ma femme ou celle du voisin. Le volant avait des crans pour l’empêcher de tourner tout seul. Cependant, même bien graissé, il était très difficile de le défaire de son cran. Il fallait être deux pour retenir l’énorme masse de la toupie. Mais voilà qu’un beau matin, j’oubliai d’arrêter le moteur. Peut-être le mouvement de rotation de la fumante machine ne m’effrayait-il plus. Il s’avéra que la toupie en mouvement était beaucoup plus facile à manipuler qu’au repos. Plus aucun effort pour la tourner, ni pour la redresser ! Je me sentis une nouvelle fois comme le dindon de la farce que je m'étais jouée à moi-même. Comment avais-je pu oublier ce principe vieux comme le monde qui permet à un vélo en mouvement de rester vertical et à un gyromètre de garder le cap.


[1] Alors, voisin ? Vous êtes paresseux ? Jamais vous n'allez emménager !

lundi 3 septembre 2012

A propos du réveil chinois

Je ne sais pas si cette histoire de réveil chinois a un lien quelconque avec celle de Jacek aux pieds nus. Le fait qu'elles se suivent est tout à fait fortuit. Il s'agit sans doute de l'importance de notre interprétation du temps. Chacun est plus ou moins comme une girouette. Certains tournent extrêmement vite, mais souvent à leur dépend. "Cessez de faire tourner la girouette des pensées. Immobilisez-vous un instant!" Voilà peut-être le message du réveil chinois.

P.S.  Chez nous, les horloges indiquent des heures parfaitement fantaisistes, d'autres reculent témoignant quelque peu de notre mode de vie. Nous tournons, nous tounons, mais dans quel sens ?

Le réveil chinois


En pensant à son nouvel aménagement, Antoinette dénicha un réveil chinois, un réveil noir, brillant, mécanique, à l’ancienne, tel qu’on n’en trouvait plus depuis longtemps, et tout neuf par dessus le marché ! Ma grande sœur avait reçu un réveil de ce type une fois pour ses étrennes. Je me souvenais encore du bruit dans sa chambre lorsque chaque soir elle le remontait. Un tel réveil présente l’inconvénient qu’il faut le remonter quotidiennement. Or, au vingt-et-unième siècle, qui a le temps de remonter un réveil ? Ça tombait bien. Le réveil conviendrait parfaitement à notre style de vie, et à cette demeure où il fallait tout faire. Je décidai donc de le remonter. Le tictac commença sa douce chanson, une chanson que j’espérais aussi longue que possible. Peut-être le tictac nous accompagnerait dans nos bonheurs que j’imaginais grands, dans nos malheurs que je souhaitais petits. Fier de cette nouvelle acquisition, j’en remontai la sonnerie, je la déclenchai, et la laissai résonner dans cette maison un peu vide jusqu’à ce que le ressort se fut complètement détendu.
Je revins un peu plus tard pour vérifier si l’heure avait reculé ou avancé. Le réveil s’était arrêté de manière inexplicable. Fabriqué en République Populaire de Chine, était-il trop neuf ? Ou trop mal conçu ?
Lorsque ma grande sœur quitta la maison pour aller faire ses études, elle embarqua le réveil, me privant d’un jouet que parfois, après m’être glissé dans sa chambre, je manipulais en cachette, réglais et déréglais autant que l’occasion me le permettait. Après son départ, elle ne laissa derrière elle qu’une chambre trop grande, triste et silencieuse.
Je reposai le réveil sur le rebord de la fenêtre et n’insistai pas. Assez décoratif, il m'évoquait je ne savais pourquoi le réveil d'une mamie qui ferait de la couture, et jetterait parfois un coup d'œil, dehors, pour vérifier si personne ne venait. Nous saurions nous contenter de son silence. Il nous surveillerait l'éternité à la fenêtre.

dimanche 2 septembre 2012

Jacek aux pieds nus


Hier, c’était samedi.
De temps en temps, un ami ou un visiteur passe à la maison. C’est un peu l’habitude ici de passer sans prévenir. Antoinette et moi en sommes incapables. Si nous voulons rendre visite à quelqu’un, nous devons téléphoner longtemps à l’avance pour se mettre d’accord sur la date et l’heure. Ce n’est pas le cas de Jacek aux pieds nus qui vient toujours par surprise. (Je l’appelle ainsi car il se balade pieds nus été comme hiver. Nombreux hélas sont ceux qui le prennent pour un fou. Lorsqu’il vient nous voir, je fais toujours un effort conscient pour ne pas regarder ses pieds.)
Hier, à notre grande joie, Jacek nous a apporté une vieille commode. Il cherche à débarrasser la grange dans laquelle il stocke toutes sortes de trésors. Après avoir déposé le meuble, nous sommes invités chez lui. On se donne rendez-vous sur place.
Lorsqu’il pousse la porte, nous sommes accueillis par une incroyable symphonie de cliquetis d’horloges, de réveils et de coucous. J’étais pourtant déjà entré dans une horlogerie. Qui n’a jamais entendu la cacophonie des montres et des réveils entreposées chez un horloger ! Un chat sel et poivre s’approche comme pour renifler mon pantalon.
« Je vous présente Poilu Kowalski ! », déclare Jacek de la même manière qu’il nous aurait présenté un membre de la famille. Le chat glisse vers l’escalier et disparait.
Du concert de tic-tacs qui règne ici se dégage cependant une impression d’harmonie difficile à s’expliquer. J’imagine que cela vient de la valeur et de l’âge de chacune de ces horloges. Toutes semblent être l’objet de tous les soins de notre hôte. Jacek est sans aucun doute capable de distinguer l’origine de la moindre note, d’y repérer une accélération, un ralentissement ou un dysfonctionnement exigeant son intervention, ou tout simplement le remontage de l’un des ressorts qui actionneraient les beaux instruments destinés à mesurer le temps, un temps qui s’écoule un peu moins vite qu’ailleurs, et qui donne l’impression de s’éterniser, tout simplement. Oui, c’est ça, Jacek a dompté le temps ! Il l’a apprivoisé. ! Dans l’immense demeure en bois, ce temps-là n’est pas destiné à galoper, ni à être sauvagement transformé en argent.
On est invités à visiter le rez-de-chaussée. Des tableaux et des dessins au milieu de meubles vétustes racontent des histoires, évoquent des situations, interrogent le visiteur. L’un d’entre eux, immense, m’évoque une scène pastorale. Une lumière printanière qui a dû être verte, a tiré en vieillissant vers des teintes argentées, lui donnant un visage nocturne. J’en ressens un sentiment de solitude et de réflexion, mais la visite continue vers les étages. Les étages se succèdent dans un étourdissement d’escaliers et de trappes, et bientôt, nous nous trouvons dans une simple pièce meublée d’une chaise et d’une lunette d’astronomie. Quatre fenêtres qui s’ouvrent sur le ciel. Le poste idéal pour s’abriter du froid et se plonger dans l’observation des étoiles. Il fait encore jour. « Je suis l’unique habitant de la ville qui peut observer le conduit de sa cheminée par la fenêtre ! », nous explique Jacek avec un clin d’œil en désignant le trou noir situé en contrebas. Après avoir visité chaque pièce, tous le monde s’installe dans les fauteuils louis XVI du salon. Derrière le visage d’Antoinette est suspendu un dessin de Nikifor Krynicki représentant peut-être un soldat ou un garde-champêtre. Nikifor était un peintre naïf. Naïf parce qu’il possédait un esprit plus simple, qu’il était pauvre, qu’il n’avait guère de matériel pour travailler, (il utilisait des morceaux de tissus, de cahiers, ou des cartons d’emballage). Surtout, Nikifor croyait aux anges. J’ai lu quelque part que lorsqu’il prit l’avion pour la première fois de sa vie, il fut surpris de ne pas en apercevoir dans les nuages. Nikifor était capable de voir la bonté en chacune des personnes qu’il peignait. La plupart de ses personnages portent le regard naïf de l’enfant, la simplicité de la vie à Krynica. 
Nous écoutons attentivement la sonnerie d’une horloge. Elle m’évoque celle de mes grands-parents. « C’est une horloge de marque française. » remarque Jacek. Les chiffres du cadran ont le même aspect familier. Au XXe siècle, la convention des formes, des chiffres, des écritures dépendait encore largement de la nation où ils étaient produits. Aujourd’hui, toutes les horloges du monde semblent indiquer la même heure, une heure qui court tout droit, à l’aveugle, une heure qui ne prend pas de retard, emportée par l’inertie de la civilisation et du profit. Nikifor ne cherchait pas à faire des affaires. Et bien qu’il se considérait comme le nouveau Mateïko, il cédait ses œuvres 
aux enfants pour quelques sous. Il en avait produit des dizaines de milliers, sur tous les matériaux qui lui tombaient sous la main. Il était devenu avant la guerre, malgré sa pauvreté, l’un des peintres primitivistes les plus prolifiques et les plus connus en Europe. 

Lorsque nous sortons dans le jardin, un chien blanc gros comme un ourson surgit à notre rencontre. « Je vous présente Médor Kowalski ! Chien de son état !
- Comme il est gros, fit Antoinette.
- Oh, oui, il mange beaucoup. Il lui faut ses trois kilos de chevreuil par jour.
- Il n’est pas végétarien plaisanta Antoinette.
- Bien sûr que si. La nourriture naturelle du chien c’est la viande. Il est végétarien comme nous, confirme Jacek avec un sous-entendu  (Jacek doit probablement penser que le végétarianisme est le mode d'alimentation le plus naturel pour l'homme) . Nous racontons l’histoire de Stat’ à Jacek. Gasper qui adore les chiens ne manque pas d’aller jouer avec le gros animal.