Ce soir-là, les limites de
notre jardin se troublèrent. Le rideau des arbres qui s'élevaient de toutes
parts avait ouvert ses jeunes feuilles. Ici des bouleaux, là des mélèzes, plus
loin, des saules. Une verdeur sans fond envahit la vue, monochrome comme la
lumière d'un théâtre. L'herbe brillait d’un vert clair, fraîche comme un
nouveau né, pleine de grenouilles, d'escargots, de limaces car il pleuvait
comme vache qui pisse. Pas beaucoup d'autres couleurs. Le ciel lui-même devint
vert clair : Serait-ce le printemps ? Comment résister à la tentation de cette
irrésistible couleur ? Fasciné, je descendis de voiture et m'enfonçai dans le
décor. Tant pis pour les pieds mouillés.
-Papa, attend !
Mon fils lui même teinté d’une forte nuance
verdâtre me rejoignit.
C'est là que nous les aperçûmes.
Au tout début, deux taches noires qui s'avançaient tout là-haut derrière les
saules. Bon ! Peut-être des voitures tout terrain car on entendit un drôle
de grondement. Non ! À bien y regarder, c'était de grosses bêtes. Des
taureaux sans aucun doute. Des taureaux, par ici ? Je n'en avait jamais vu. « Ne
me dis pas que ce sont des bisons. » J'écarquillai les yeux et décillai
aussitôt. Par un effet d'optique, les deux bestiaux se trouvaient beaucoup plus
près qu’ils ne m’étaient apparus au départ, deux gros sangliers qui
trottaient en grognant et en s'éloignant. « Un effet d’optique ? fit Antoinette
en haussant des épaules, Plutôt ton sens de l'exagération. » Heureusement,
le chien dormait. Il ne sortit pas à ce moment-là. Il aurait volontiers
sacrifié sa vie pour nous protéger des bisons ou des dinosaures.
En
effet, lorsque nous promenions le chien en ville, celui-ci tenait absolument à
nous protéger. Nous croisions un autre chien, Stat’ aboyait férocement. Un gros
camion passait, Stat' aboyait férocement. Stat' effrayait tout le monde. À la
maison ? Peu de visites dernièrement. Les seuls amis de la famille, les bêtes
sauvages, du moins celles qui ne craignaient pas Stat’.
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