Un jardinier chinois habitait dans le fond de notre
jardin. À vrai dire, je n’étais pas bien sûr qu’il fut chinois, mais ses traits
étaient asiatiques, et il se faisait appeler Monsieur Feng. Monsieur Feng
portait une barbe blanche et peu fournie qu’il aimait laisser bercer au vent.
Les yeux de monsieur Feng étaient tout aussi énigmatiques que les oracles
du Livre des Transformations. À part élever des tigres, des tortues et des dragons,
notre jardinier s’employait parfois à nous offrir quelques bons conseils :
« Installez un banc vers le Sud-est, en
bois de préférence ! »
« Plantez des arbustes aux feuillages permanent
le long de la route ! Si vous y mettez aussi quelques cailloux, de sorte qu'ils
évoquent une montagne, vous vous protégerez de la mauvaise influence de la
route qui est en fait, comme cela s’avéra plus tard, une rivière ! »
« Semez des fleurs Jaunes et blanches au Sud-ouest,
le jaune est la couleur de l'or, le blanc la couleur de l'argent. Vous
augmenterez ainsi vos chances d'améliorer l'état de vos finances ! »
Monsieur Feng était bien aimable, mais n'étant pas
très sûr du bien fondé de ses arguments, je négligeai ses conseils.
Le temps passa et ne suffit pas à effectuer toutes
les tâches nécessaires. L'état de nos finances s'empira.
Lorsque nous fîmes le filtre phytosanitaire, les ouvriers durent creuser
plusieurs trous à l’aide d’une pelleteuse. Les ouvriers, en règle générale, ne
se préoccupent guère que de ce pourquoi on les paie. Aussi, une fois qu’ils
eurent fini le travail, nous retrouvâmes notre jardin comparable à un terrain
de rugby après une longue série de matchs difficiles. Difficile de ne pas avoir
un jardin massacré lorsqu’une pelleteuse vient y faire un petit tour. Bon, il
est vrai qu’il n’y poussait que des orties, des framboisiers et des pissenlits,
mais quand je me souvenais des délicieuses framboises qu’on dégustait au
petit-déjeuner, j’eus un petit pincement.
Mû par le désir de bien faire, l’opérateur de la
pelleteuse déposa la terre glaise à côté du trou et l’écrasa plusieurs fois
sous la cuillère pour bien l’égaliser. Cela ne ressemblait plus qu’à un champ
de boue, plat certes ! Mais pour quoi faire puisque nous ne jouions pas au
rugby ?
Tapi au fond du jardin, en hibernation, ou
peut-être vexé que nous ne tinrent pas suffisamment compte de ses bons
conseils, le professeur Feng ne montra pas signe de vie de toute la mauvaise
saison. Les dragons et les tigres dormirent à poing fermés. Notre maison ne
ressemblait plus qu’à un bloc suspendu au milieu du froid et de l’obscurité, un
bloc sans âme, livré aux vents mauvais et aux chutes de neige.
Et ce qui devait arriver arriva. Le monde entier, ou
presque, nous oublia. Nous fûmes comme cernés d'une épaisse muraille de
silence, enfermés au milieu de notre terrain de boue. Les informations
n’entraient ni ne sortaient. Le téléphone ne sonnait plus. Sans les jolies
lettres que m’envoyait ma famille, je serais devenu moi-même un sanglier, un vilain
sanglier au regard mesquin.
Maintenant, je sais ! Lorsque vous avez habité
longtemps en un même lieu, vous avez créé des liens, des liens visibles avec
les gens, avec les plantes et même les objets, des liens invisibles avec les
morts, avec vos ancêtres ...
- Avec d’autres êtres tout aussi invisibles que les
liens invisibles, invisibles dans le sens qu'on ne peut les concevoir, précise
le professeur Feng.
Les choses invisibles sont le dada du professeur.
Parfois il me fait penser au professeur Tournesol dont la surdité n'est que la
métaphore de son esprit, si différent du nôtre, nous qui sommes des êtres
ordinaires. Le professeur Tournesol et le professeur Feng appartiennent à la même
catégorie : celle des êtres célestes.
- Vous vous êtes arrachés d’un lieu à un autre, où
même le vieux chêne savait que vous n’étiez pas du coin. ajouta-t-il pour mieux
se faire comprendre.
- J’espère qu’il a fini par nous adopter,
dis-je.
- Le
chêne fait maintenant partie de votre famille, sans l’ombre d’un doute. Il vous
protègera.