vendredi 1 mars 2013

Le jardinier chinois


Un jardinier chinois habitait dans le fond de notre jardin. À vrai dire, je n’étais pas bien sûr qu’il fut chinois, mais ses traits étaient asiatiques, et il se faisait appeler Monsieur Feng. Monsieur Feng portait une barbe blanche et peu fournie qu’il aimait laisser bercer au vent. Les yeux de monsieur Feng étaient tout aussi énigmatiques que les oracles du Livre des Transformations. À part élever des tigres, des tortues et des dragons, notre jardinier s’employait parfois à nous offrir quelques bons conseils :
 « Installez un banc vers le Sud-est, en bois de préférence ! » 
« Plantez des arbustes aux feuillages permanent le long de la route ! Si vous y mettez aussi quelques cailloux, de sorte qu'ils évoquent une montagne, vous vous protégerez de la mauvaise influence de la route qui est en fait, comme cela s’avéra plus tard, une rivière ! »
« Semez des fleurs Jaunes et blanches au Sud-ouest, le jaune est la couleur de l'or, le blanc la couleur de l'argent. Vous augmenterez ainsi vos chances d'améliorer l'état de vos finances ! »
Monsieur Feng était bien aimable, mais n'étant pas très sûr du bien fondé de ses arguments, je négligeai ses conseils.
Le temps passa et ne suffit pas à effectuer toutes les tâches nécessaires. L'état de nos finances s'empira.

            Lorsque nous fîmes le filtre phytosanitaire, les ouvriers durent creuser plusieurs trous à l’aide d’une pelleteuse. Les ouvriers, en règle générale, ne se préoccupent guère que de ce pourquoi on les paie. Aussi, une fois qu’ils eurent fini le travail, nous retrouvâmes notre jardin comparable à un terrain de rugby après une longue série de matchs difficiles. Difficile de ne pas avoir un jardin massacré lorsqu’une pelleteuse vient y faire un petit tour. Bon, il est vrai qu’il n’y poussait que des orties, des framboisiers et des pissenlits, mais quand je me souvenais des délicieuses framboises qu’on dégustait au petit-déjeuner, j’eus un petit pincement.
Mû par le désir de bien faire, l’opérateur de la pelleteuse déposa la terre glaise à côté du trou et l’écrasa plusieurs fois sous la cuillère pour bien l’égaliser. Cela ne ressemblait plus qu’à un champ de boue, plat certes ! Mais pour quoi faire puisque nous ne jouions pas au rugby ?

Tapi au fond du jardin, en hibernation, ou peut-être vexé que nous ne tinrent pas suffisamment compte de ses bons conseils, le professeur Feng ne montra pas signe de vie de toute la mauvaise saison. Les dragons et les tigres dormirent à poing fermés. Notre maison ne ressemblait plus qu’à un bloc suspendu au milieu du froid et de l’obscurité, un bloc sans âme, livré aux vents mauvais et aux chutes de neige.
Et ce qui devait arriver arriva. Le monde entier, ou presque, nous oublia. Nous fûmes comme cernés d'une épaisse muraille de silence, enfermés au milieu de notre terrain de boue. Les informations n’entraient ni ne sortaient. Le téléphone ne sonnait plus. Sans les jolies lettres que m’envoyait ma famille, je serais devenu moi-même un sanglier, un vilain sanglier au regard mesquin.
Maintenant, je sais ! Lorsque vous avez habité longtemps en un même lieu, vous avez créé des liens, des liens visibles avec les gens, avec les plantes et même les objets, des liens invisibles avec les morts, avec vos ancêtres ...
- Avec d’autres êtres tout aussi invisibles que les liens invisibles, invisibles dans le sens qu'on ne peut les concevoir, précise le professeur Feng.
Les choses invisibles sont le dada du professeur. Parfois il me fait penser au professeur Tournesol dont la surdité n'est que la métaphore de son esprit, si différent du nôtre, nous qui sommes des êtres ordinaires. Le professeur Tournesol et le professeur Feng appartiennent à la même catégorie : celle des êtres célestes.
- Vous vous êtes arrachés d’un lieu à un autre, où même le vieux chêne savait que vous n’étiez pas du coin. ajouta-t-il pour mieux se faire comprendre.
- J’espère qu’il a fini par nous adopter, dis-je.
- Le chêne fait maintenant partie de votre famille, sans l’ombre d’un doute. Il vous protègera.