mercredi 2 janvier 2013

L’insouciance


Pour manger quelque-chose de chaud (pas de cuisinière) il fallait faire du feu. Avec un grand couvercle, faire du vent. Ce midi-là, comme la plupart des premiers jours, j’installai donc le barbecue par terre, le stabilisai avec deux briques, y ajoutai du charbon de bois, des herbes sèches et des branchages. Les braises prises, j'ajoutai les pommes de terre, très jolies dans leur papier aluminium. Le ciel s'obscurcit peu à peu. Les patates crissaient doucement. Je n’avais pas besoin de faire autre chose. Bienheureux, alors. Le vent souffla de plus en plus fort. Les branches s'agitèrent. Au pied du grand chêne, les patates seraient-elles cuites avant l'orage ? Un peu plus tard, de grosses gouttes se mirent à tomber. L'orage gronda. Les pommes de terre au beurre, volées au mauvais temps, délicieuses.
L’électricien était passé. À présent, nous utiliserions un four et une plaque à induction. Ma femme déclara que notre qualité de vie avait augmenté de trente pour cent. Pourtant, les pommes de terre n’auraient plus jamais le même goût. Notre insouciance semblait ne plus avoir de limite. Avions-nous perdu la tête ?
Chaque matin, le chat Maniouch lui-même venait s'installer sur la fenêtre de la salle de bain. Il restait assis-là des heures, se léchant, se chauffant longuement au soleil. Quand je le caressai, il était devenu brûlant, comme une casserole sur le feu. Nous nous installâmes, prîmes nos aises dans ce paysage de western.

Je rencontrai même la voisine. La voisine habitait seulement à deux kilomètres. Un peu plus d'une soixantaine d'année (un rire claire au beau milieu, seulement quelques dents que la vie avait bien voulu lui laisser). Dans l'étable le soir, je vins luis commander du bois. Là-dedans, des dizaines de bêtes, odorantes et chaudes, vaches, brebis, moutons, chèvres, chats, chiens et poules. Tou un arche de Noé s'était mis à l'abris des orages d'août. Je dus attendre. La grand-mère devait finir la traite pour commencer le négoce. Traire un vache demande du calme, de la concentration. Je restai là, j'hésitai. La voisine avait à charge une dizaine de gosses, ses petits enfants, tout un petit monde qui courait nu et sale dans la ferme. Ils n'avaient rien, mais on voyait bien que la marmaille respirait le bonheur. Les uns me regardaient avec malice, les autres après avoir constaté que l’étranger planté là au milieu de l’étable ne constituait pas une curiosité spectaculaire s’en allaient courir et se lançaient des cailloux. Lorsque je lui dis que j’avais un fils, elle se moqua de moi. « Il va s’ennuyer tout seul, m’expliqua-t-elle. Regardez, fit-elle en désignant le couple de cigognes sur le toit, si vous voulez des enfants, il suffit de demander à ces oiseaux-là : ils sont très forts pour vous apporter ces petites choses-là. »


Les jours


Les jours qui suivirent avaient la saveur du rêve. J'entrevoyais bien une ombre au tableau. Cette ombre n’allait pas tarder à s'allonger, à nous submerger. Mais, envoûtés par les lumières de la belle saison, nous l'ignorions superbement.

- Gasper, va jouer ailleurs !
- Mais je travaille moi, papa !
Effectivement, je trouvai mon fils en train de construire une maison. Elle avait des murs et un toit de tuile. Je crois qu'il rêvait d'y installer quelques êtres en miniature, peut-être une sauterelle parmi celles qui foisonnaient dans notre jardin. Parfois, le chien qui s'était allongé sur le sable à côté de lui bougeait une patte, mettant en péril toute l'entreprise. J’allai chercher une autre portion de sable avant de recommencer à faire tourner la bétonnière. Gasper, lui, partit à la recherche de quelques branchages pour agrémenter le mini-jardin qui devait entourer la future propriété de dame sauterelle. En revenant avec ma lourde brouette, je devais prendre garde de ne pas frôler de trop près de la fragile construction.