lundi 27 août 2012

Cailloux


Un peu plus tard, nous voulûmes faire découvrir la nouvelle maison à notre fils. (Un chien abandonné s'adopte facilement ; en revanche une maison abandonnée depuis des années peut se montrer bien plus froide et plus ingrate que tous les orphelins de la terre). Je tombai sur l'idée de truffer la maison de babioles. Cela aiderait peut-être la maison à créer une relation positive avec mon fils Gasper, une maison aux allures trop grandes, trop grises (le sol était parfois de béton nu) et trop froides. De vieux meubles dont nous jetterions certains. Des coins humides. Des souris pour animer. Ma femme dégotta des animaux en plastique made in China. Un gros sac dont nous répandîmes le contenu à droite et à gauche comme le bon grain avant que le petit ne fasse son entrée dans la grande demeure grise. Des vaches, des cochons, un âne, une chèvre bancale, bien que neuve. Gasper se prit bien au jeu, mais lorsqu’il les eut tous trouvés, il les abandonna sur le tas de sable, dégotta dans le grenier une vieille voiture à roulettes, elle aussi en plastique chinois, et se mit à parcourir en long, en large et en travers le sol inégal de la vieille maison, tout en imitant de sa petite voix aigue le bruit fabuleux d’une Bugatti Veyron.

- Regarde-moi, maman !
- Tu ne vas pas descendre les escaliers avec ça ? Ma femme s'affola, fit une moue de mécontentement. Dans un crissement de pneus effroyable, la petite voiture à roulette en plastique chinois dévala la pente de l'escalier devant la porte d'entrée. Les chinois sont assez doués pour fabriquer de petites voitures à roulettes en plastique tout-terrain. Après avoir loué les vertus du capitalisme chinois, nous entreprîmes de nous mettre au travail.



La première chose que j'achetai pour la rénovation fut un tas de cailloux de vingt-quatre tonnes de beaux galets, plus ou moins gros, plus ou moins ronds, des roses des gris, des bruns. Le camion benne les déposa dans le chemin à grand fracas et grincement de benne en acier. Lorsque le calme fut revenu, je me hissai sur le tas, levai les bras au ciel et déclarai : « Me voilà l'heureux propriétaire d’un tas de vingt quatre tonnes de cailloux. » Je ne sais pas comment vous expliquer mon bonheur. Comment peut-on jouir du fait de posséder un tas de vingt quatre tonnes de cailloux ? Si vous n'avez jamais acheté de cailloux, de beaux cailloux roses ronds ou gris, et en une telle quantité, comment pourriez vous comprendre ?

L'hiver deux mille huit deux mille neuf fut particulièrement clément. Nous passâmes beaucoup de temps sur notre tas de vingt trois tonnes et des poussières de cailloux, en espérant naïvement que les rares passants ne nous prennent pas pour des fous. Il fallait les débarrasser de la glaise collante qui s'y accrochait. Moi, je les mettais dans un panier à salade, je secouais bien fort et les déversais dans la brouette. Ensuite je poussais la brouette vers la maison, franchissais une ou deux planches vermoulues et déversais mon butin sur le sol, (le sol que nous avions approfondi de presqu’un demi-mètre), revenais remontais sur ma montagne de galets, recommençais, dix fois, cent fois.

- Drôle d'histoire ! Pourquoi mettre des cailloux dans votre maison ? s’interrogeront mes lecteurs. C’est du Land Art ? Mais non, c'est seulement une technique traditionnelle bretonne.


Les bretons déposaient un lit de pierres sous une chape de chaux pour drainer l'humidité vers le bas. Ils appellent ça un hérisson. D'ailleurs ça fonctionna très bien, il n'y eut jamais plus d'humidité dans la maison. D'après les radiesthésistes, cela permet aussi d'annuler les mauvaises influences électromagnétiques venues des veines d'eau souterraines. On trouve souvent des lits de pierres sous les sols des églises, également en Pologne, qui contribuent au bien-être des fidèles.

Suis-je fou ?

Sur le haut de mon tas de vingt-quatre tonnes de cailloux, Antoinette et moi nettoyons avec toute la candeur du ciel les pierres, l'une après l'autre, vingt-quatre tonnes ! Le temps passe, le printemps arrive, et le mélèze qui nous tient compagnie commence à faire de jolis pommes de pin roses.

Le chien


t je ne voulais pas d'un chien. Pas moi. Je n'aime pas beaucoup les chiens.  Ils aboient, mordent et font du bruit. Ce n'est pas dans mon tempérament de mordre et de faire du bruit.
            Ça s'est passé exactement le jour où nous avions décidé d'acheter la maison. Sur le chemin du retour, dans les premières nuits d’automne, une station service. Nous avions faim. Le chien qui traînait là-bas aussi. Alors je suis sorti pour partager mes pirojkis au fromage. Le chien a tout mangé. Maigre, avec des puces, il faisait triste à voir.  Ma femme l'avait pris en pitié.  Et quand ma femme prend un animal en pitié, il y a plein d'amour et de compassion dans ses yeux. Ce que ma femme ignore, c'est qu'avec ce regard, elle est absolument irrésistible. Elle pourrait alors me demander de sauter dans l'eau pour sauver un poisson de la noyade, je le ferais. Elle me regarda donc ainsi. Ses yeux semblaient demander : « Alors ? Qu'est-ce qu'on fait ? » Et moi, donc, comme un automate, je lui dis : « Alors ? Qu'est-ce qu'on fait ? »
            Ma femme qui savait que dans ma famille on déteste les chiens de père en fils n'en crut pas ses oreilles. Ce fut donc bien moi qui pris la décision d'embarquer le chien, impossible de le nier. Je venais de réaliser en une seule courte journée, les deux plus grosses bêtises de ma vie. J'étais devenu l'heureux propriétaire d'une maison et le nouveau maître de ce chien galeux.

            On embarqua le chien dans la voiture. Comme tout chien qui a été abandonné, et se laisse adopter par un nouveau propriétaire, celui-là était sale, plein de puces, et surtout très discret. En l'honneur du lieu où il fut trouvé, mon beau-père qui nous accompagnait proposa de le baptiser „Stat'”.

Le chien et mon fils s'entendirent bientôt comme cul et chemise. Mon fils voulait lui tirer les pattes et les oreilles, et mon chien voulait protéger mon fils de tout ce qui mord et aboie.

dieu


Voilà comment commence mon histoire : J’habitais une maison à la campagne, en compagnie de mon fils et de ma femme.
Je ne sais pas ce qui nous était passé par la tête d'acheter cette maison de brique rouge.  Avait-on oublié qui nous étions ?
Dieu créa le monde en sept petits jours, et quinze milliards d'années plus tard, nous décidâmes d'aller vivre à la campagne.  Absurde ! Avions-nous oublié la fuite d'Egypte, La mer rouge laissant passer le peuple élu, la Terre Promise ? Nous y voilà ! Justement, la voilà la Terre Promise ! Et nous qui errons sans fin, sans voir qu'elle était là, sous nos pieds depuis toujours, depuis l'éternité.

La Varmie est un vaste paysage parsemé de toits de tuiles rouges, de jardins, de chapelles, de forêts, et surtout de routes qui ne mènent absolument nulle-part. Le fait qu'il y ait des panneaux d'indication ne change rien à l'affaire, les villages qui y sont indiqués sont tout aussi perdus que l'automobiliste qui viendrait imprudemment se risquer dans ce pays.

Si venir s'y perdre en automobile par temps de brouillard est un geste parfaitement insensé, que penser alors d'un individu qui viendrait s'y installer volontairement. Même si nous ressentons ici la proximité du bon dieu, un dieu dont chaque être est l’un ses infinis visages, fut-il un chêne, un sanglier, ou une jeune femme.
Non ! Dieu n’était pas la raison de notre retraite. C’est tout bêtement le Paradis que nous voulions, ma femme et moi, naïvement persuadés que nous pourrions le trouver dans ce jardin. (L’idée que Dieu et les siens soient à la recherche du paradis, voilà qui ne colle pas ! Quelque-chose avait dû nous induire en erreur, une force occulte avait endormi notre conscience, et nous avait laissé franchir les plis insensibles qui séparent les mondes.)

 La Varmie n’est nulle-part sur les cartes et c’est bien là justement le problème.

Longtemps, oh longtemps, des heures, des jours, nous avions cherché l’Or de ce Paradis sur l'internet. On y trouve de tout. L'enfer également. Vous savez bien !
Notre regard se tourna vers cette maison de briques rouges, maison à l'allemande, avec son identité, son caractère. Il m'importait aussi qu'en ouvrant la porte, on puisse aussitôt plonger dans le jardin, qu'en s'enfonçant dans ce jardin, on se retrouve devant un petit portail qu'il suffirait de pousser pour pouvoir s'enfoncer bien plus loin dans un paysage dénué ou presque de la présence des hommes, un Eldorado de fleurs, de papillons, d’abeilles. Un paysage où l’on pourrait se perdre en chantant à tue-tête, un peu comme le peintre d’Herman Hess qui s'enfonca dans le tableau qu'il créa pour s'évader. Voilà que nous avions trouvé un lieu au-delà de nos espérances, bien au-delà ! Une maison qui nous chuchotait : « Ne pars pas, mon ami, reste encore un peu avec moi ! Que résonnent dans mes murs le cri de tes enfants, prend soin de mon jardin. Il fait frisquet à vivre ici depuis si longtemps, abandonnée. »
Ce jour-là, nous nous laissâmes faire, pour le meilleur et pour le pire.

Vieux puits

Je me lave à l'eau du vieux puits
L'eau du vieux puits qui est sale
Pas de bassine
Mais qui s'en soucie ?
Tout le ciel au-dessus
Toute la terre en dessous
Au milieu
L'eau sale du puits
Et mes vieux os

La barbe


C'est décidé : Je vais couper ma barbe. J'aime bien ma barbe. J'utilise des petits ciseaux de couturière, et je coupe. Elle repousse puis je la coupe. Puis elle repousse, et je la recoupe. Ainsi de suite, un jeu qui dure des semaines, des mois. Tantôt Whitman, tantôt Zola, tantôt Lincoln, parfois un repris de justice...

L’histoire des petits vieux, reportage télé.


À propos de misère, un reportage télé m’a particulièrement frappé, celui réalisé par une journaliste de Szczecin pour la télévision locale. La journaliste ne fait ni commentaire, ni question, ce qui ne diminue en rien la force du portrait. Un portrait enneigé. Deux petits vieux vivant en plein hiver, chez eux, à la campagne. Sauf que le toit de la maison a brûlé et la maison est devenue une ruine. L’homme, doux, montre inlassablement de la tendresse pour sa femme. Mais sa femme, malheureuse de vivre dans ces conditions, semble avoir renoncé à supporter ce mari vieux et sans force. Elle lui reproche d’être un idiot, l’insulte parfois.
-Bête, tu es trop bête ! lui crie-t-elle. Lui, il lui répond par un sourire. Un peu gêné que sa femme se montre aussi mauvaise devant les caméras.
Antoinette n’est pas là, cet après-midi-là, et seul Gasper et moi regardons ce reportage à la télé. « Qu’est-ce qu’elle est méchante ! » déclare Gasper, révolté et choqué. Je bafouille quelque-chose, supposant que cette petite vieille a peut-être bon cœur au fond. Argument qui ne semble pas convaincre Gasper. Ils n’ont que deux chèvres pour survivre. La petite vieille ouvre son frigo, un vieux frigo, du genre qui ne tombe pas facilement en panne, et en sort deux grosses bouteilles de lait de chèvre. « Ça nous suffit pour la semaine ! fait-elle, comme sûre d’elle et satisfaite. Oh, on a tout ce qu’il faut. » La chèvre semble être bien au chaud dans son étable (plus au chaud que ses maîtres) ; l’étable a un toit, et la chèvre de la paille fraîche pour s’y coucher. Le plan suivant présente un poêle en plein air. Le vieux fait du thé à sa femme et le lui apporte en en renversant un peu. De nouveau, elle le gronde et le traite d’idiot. La première question qui vient à l’esprit, c’est : mais que font-ils, dehors, à leur âge (ils ont bien soixante dix ans), à boire le thé ? On aperçoit ensuite l’endroit où ils dorment. Un toit de tôle, des bottes de paille pour toute cloison, et quelques planches qui font office de couchette, apparemment coincées entre les bottes en hauteur afin de s’isoler du sol. Pour un campeur de l’extrême, ce nid douillet remplacerait avantageusement la plupart des tentes. Sauf pour l’encombrement. Nos ancêtres ne devaient pas avoir moins froid que cette « maison primitive ». À leur place, j’y aurais ajouté une cloison de terre glaise séchée.
Le vieux a trouvé un gros quartier de viande qu’il coupe en morceaux. Des dizaines de chats lui tournent autour et s’approprient les morceaux. Ni les chats, ni la chèvre n’ont l’air misérable. Ils sont bien nourris. Ils ont cet avantage qu’ils peuvent se débrouiller seuls dans la nature.
Lui a une barbe qui repousse, de quelques semaines je pense. « Ah, oui, je me laisse pousser le bouc. Mais viendra un moment où je vais me raser, dit-il. Et, oui. Ce monsieur, tout au fond de sa misère, garde en lui, précieusement, sa dignité, sa fierté. Non, il ne fait pas froid, ajoute-t-il. Il fait chaud, tout à fait chaud. » Ce n’est pas de froid qu’il tremble, plutôt de vieillesse. Non, il ne veut pas s’en aller. Il a toujours vécu ici. C’est chez eux. Ils sont libres ici. Ils n’ont de comptes à rendre à personne. C’est vrai que ça a l’air cool. Je m’imagine lire mon journal, le soir, à la lumière d’une étoile, les pieds nus devant mon poêle chaud, appuyé au tronc d’un vieux chêne blanc comme le givre, afin de connaître les dernières décisions des chefs de l’Union Européenne pour sauver l’Euro, article qui me passionnerait sans aucun doute étant donné l’enjeu que représente l’entrée de la Pologne dans la zone euro.
On voit ensuite dans quel état est la maison. Le toit est merveilleux, mais froid et surtout inaccessible. À moins d’être un titan, la veille cahute est impropre à être habitée, et même à être réparée.
Le reportage glisse quelques mois plus tard vers la maison de retraite où nos petits vieux ont trouvé refuge. Ils admettent qu’ils auraient dû venir ici depuis longtemps. Ils dégustent un potage qu’ils n’ont pas préparé eux-mêmes. Lui est rasé de près et madame est vêtue avec goût et élégance. Oui, ces vêtements reflètent d’avantage leur personne que les gros manteaux qu’ils ne quittaient pas avant. « Pourquoi, on restait là-bas, se demande-t-il, est-ce qu’on avait besoin de tout ces problèmes. On est mieux-là, et surtout on a chaud.
Lorsque le printemps revient, monsieur et madame retournent faire une visite de contrôle. Rien n’a changé ou presque. Ils ont reçu de la visite en leur absence. Des visiteurs mal polis qui ont emporté les verres et les petites cuillères. Ont-ils cru qu’elles étaient en argent ? Nos petits vieux sont visiblement bouleversés. Ils font le compte de leurs biens. Même si la maison a brûlé, un cambriolage reste un cambriolage. C’est tout aussi abject que de faire les poches d’un malade. Et leur bouleversement n’a absolument rien d’étonnant. Je me demande ce qu’ils ressentent. Peut-être l’un d’eux est né ici. Ce qui est sûr, c’est qu’ils y ont passé une grande partie de leur vie. Elle le traite à nouveau d’imbécile et parle de le quitter. Lui, il va aller dans un hôpital, moi dans un autre. Je ne veux plus le voir, dit-elle. Revenir ici les rend tristes. Il va s’asseoir sur le tronc coupé d’un bouleau. Veut être seul. Pour donner libre court à sa tristesse.
Fin du reportage
Je me demandai ce que Gasper en retiendra. L’image crue de la misère est assez redoutable. Pas de violence, pas d’hémoglobine ici, mais des personnes fières et traitées comme chiens de paille par la vie.
Depuis cette histoire, je ramone régulièrement le conduit de la cheminée. Une simple corde, une brosse métallique et des boules de pétanque attachées dans un sac de toile, attaché à la brosse attachée à la corde de jute.

Parking


J’ai pris la direction du parking du supermarché. Je vais pouvoir m’y garer, réfléchir, faire le point, faire le point... Tout va si vite ! Longtemps, je n’ai pas su ce que je voulais dire ; j’avançais seul dans la nuit, mes feux n’éclairant pas plus loin que les premiers arbres. Les routes de campagne, en Varmie, sont tortueuses, non-matérialisées, bordées de tilleuls épais, sinistres, vieux comme un siècle passé. La route noire et cabossée s’enfonce dans le crépuscule. D’ailleurs, quand je voulais prendre la parole, je m’emportais, j’oubliais de surveiller la route, je prenais mal un virage et la voiture aurait pu glisser, nous emporter, si ce n’était le pouvoir extraordinaire de notre bonne étoile. J’avais repris le contrôle. Antoinette me félicita pour mon sang froid. Alors que mes mains et mes jambes tremblaient encore. De cette nuit-là surgissaient parfois des bêtes sauvages, des chevreuils, des revenants, des cyclistes, ou encore l’être primitif et titubant du désespoir humain, toujours le même, celui qu’on a peur de devenir, ou pire, de renverser parce que cet homme se serait couché au beau milieu de la chaussée, ivre et inconscient, comme celui à qui je faisais faire un bout de chemin parfois, qui empestait la voiture, mais quelle importance. C’était un homme, tout comme moi, ne méritant pas moins qu’on respecte sa dignité et qu’on accomplisse pourquoi pas, sa volonté.
Me voilà garé sur le parking tout gris. Je vais pouvoir déverser tout ce que je ressens sur le papier, y coucher les rires et les larmes qui me hantent depuis longtemps. La discussion avec Antoinette, ce matin dans la voiture m’a ouvert les yeux, a déclenché le feu de mon inspiration. Je vais lire Emerson, Thoreau, Paramahansa Yogananda.

Migrations


Hier, nous nous sommes remis aux travaux. Ca faisait longtemps. Ça fait bien quatre ans qu’on habite là, comme de passage. Une grosse maison de brique où le confort se rapproche de celui d’un campement. Où les hivers sont chaque année plus froids.
Cet hiver, de gros morceaux de glace se formaient dans la chambre nord ; ils pendaient aux fenêtres, (la chambre que ma femme a baptisé notre catafalque) comme si un glacier cherchait à pénétrer dans la maison. L’hiver, nous prenons nos couvertures, nos cliques et nos claques et allons nous réfugier là-bas, vers le sud, au voisinage du poêle.
Les oiseaux vont et viennent comme des métronomes. Les grues sont revenues et hantent les labours de leurs silhouettes d’échassiers, picorant ça et là des protéines pour récupérer de leur voyage de retour. Elles remplissent l’espace des collines de leur chant, un chant assez semblable au signal d’une trompe.
Pourtant, ce printemps nous n’irons pas dans notre catafalque. Nous avons décidé de l’isoler. Hier soir, nous avons défait l’enduit à coup de marteau et de burin. Le meilleur isolant, dans ces vieilles maisons, c'est aussi le moins cher, un torchis allégé à base de paille, de terre et de chaux. Voilà notre projet. Aussi, nous nous efforçons d’enlever les restes de ciment. Les poignets font mal. On est recouverts d’une poussière grise. Sorte de retour de l’espoir. L’espoir d’avoir un jour une demeure chaude, et sans cette mer de glace qui nous ignore, qui traverse les murs de notre vie et cherche à nous broyer...

Tas de sable


Ce matin, je me suis rendu compte que les choses les plus importantes dans ma vie sont aussi les plus simples. Embrasser la femme qui vit à mes côtés, donner la main à mon fils, caresser mon chat. Sorti de ces petits gestes, ma vie ressemble à un petit tas de sable qu'il faut transporter, comme lors d'un jeu de fête foraine. Celui qui en ramène le plus est supposé avoir gagné, encore qu'au bout d'un certain temps on se rendra compte qu'il n'y aura pas d'arrivée. Que chacun s'efforce comme il peut d'arriver jusqu'au point ou le dernier grain tombera.
Un petit grain de sable pour elle, pour lui, pour toi, pour dire à quelqu'un qu'on l'aime bien, pour remercier le jour qui vient de se lever à la fenêtre, pour saluer l'oie sauvage venue d'un ailleurs lointain.
Tous les matins, ramasser les quelques grains de folie qu'il me reste, les mettre précieusement dans le fond d'une poche trouée et retourner au boulot.