dimanche 23 septembre 2012

La visite


Un soir, nous entendîmes frapper au carreau de la fenêtre. Antoinette sursauta en apercevant un petit homme au visage immense qui se tenait derrière la fenêtre et avait visiblement besoin de quelque-chose. Je sortis à sa rencontre. Armé d’un petit couteau, il m'expliqua qu'il voulait découper des tiges de la haie pour se fabriquer un balai et venait m’en demander la permission. Pendant qu’il coupait ses tiges, nous nous mîmes à converser ; je lui demandai où il habitait. Wladek Morgenstern était né juste à côté, à Gotowo dont on aurait pu apercevoir le clocher entre les collines si on était grimpé au sommet du coteau. Il était mince, de petite taille et cachait sa bonté derrière de grosses lunettes fumées. Wladek Morgenstern se déplaçait plutôt à bicyclette. Ses enfants, un garçon et une fille avaient émigré en France et travaillaient dans la région de Lyon. Il me raconta en peu de mots la tragique histoire de ses parents, déportés vers la Sibérie par l'armée rouge, et dont il n'avait plus jamais eu de nouvelles. Lui-même avait trouvé refuge pendant la guerre dans une famille d’accueil en Mazovie, où il avait appris à parler polonais. « J'ai un accent, non ? » me demanda-t-il, comme s’il venait tout juste d’apprendre la langue. Dans les années cinquante les services d'immigration l'avaient un jour convoqué. On l'avait fait venir à cause de son nom. Il avait dû attendre trois jours avant d’être invité à entrer dans un bureau minuscule. (Vraiment, j’ignorais où il avait pu alors loger). Morgenstern en parla d'un ton tout naturel, comme si attendre trois jours devant la porte d’un bureau était chose ordinaire. Les fonctionnaires constatèrent qu'il s'exprimait en polonais. Je soupçonne qu'il le parlait sans l'ombre d'un accent, sauf peut-être celui des Mazoviens. On le laissa donc choisir sa Patrie. Wladek Morgenstern resta en Pologne. Sa plus grande satisfaction fut de retrouver, quelques années plus tard, un travail à deux pas de sa ville natale, où il avait habité jusqu'à ce jour.
J'avais fini de gratter la peinture. Mais le plafond avait des airs de carte de géographie. Pour un peu, on y aurait reconnu les collines et les bosquets de la Varmie. Je tentai donc d'en aplanir la surface à l'aide de plâtre.
La fille et la petite fille du voisin vinrent frapper à la porte. Lorsque je leur ouvrai, elles sursautèrent toutes deux. Non, son père n'était pas chez nous. Alors les deux femmes s'en allèrent à grands pas, encore effrayées de cette apparition dont les cheveux et la barbe s'étaient tant allègrement mêlés d'histoires.