Un
soir, nous entendîmes frapper au carreau de la fenêtre. Antoinette sursauta en
apercevant un petit homme au visage immense qui se tenait derrière la fenêtre
et avait visiblement besoin de quelque-chose. Je sortis à sa rencontre. Armé
d’un petit couteau, il m'expliqua qu'il voulait découper des tiges de la haie
pour se fabriquer un balai et venait m’en demander la permission. Pendant qu’il
coupait ses tiges, nous nous mîmes à converser ; je lui demandai où il
habitait. Wladek Morgenstern était né juste à côté, à Gotowo dont on aurait pu
apercevoir le clocher entre les collines si on était grimpé au sommet du coteau.
Il était mince, de petite taille et cachait sa bonté derrière de grosses lunettes
fumées. Wladek Morgenstern se déplaçait plutôt à bicyclette. Ses enfants, un garçon
et une fille avaient émigré en France et travaillaient dans la région de Lyon.
Il me raconta en peu de mots la tragique histoire de ses parents, déportés vers
la Sibérie par l'armée rouge, et dont il n'avait plus jamais eu de nouvelles.
Lui-même avait trouvé refuge pendant la guerre dans une famille d’accueil en
Mazovie, où il avait appris à parler polonais. « J'ai un accent, non
? » me demanda-t-il, comme s’il venait tout juste d’apprendre la langue. Dans
les années cinquante les services d'immigration l'avaient un jour convoqué. On
l'avait fait venir à cause de son nom. Il avait dû attendre trois jours avant
d’être invité à entrer dans un bureau minuscule. (Vraiment, j’ignorais où il
avait pu alors loger). Morgenstern en parla d'un ton tout naturel, comme si
attendre trois jours devant la porte d’un bureau était chose ordinaire. Les fonctionnaires
constatèrent qu'il s'exprimait en polonais. Je soupçonne qu'il le parlait sans
l'ombre d'un accent, sauf peut-être celui des Mazoviens. On le laissa donc choisir
sa Patrie. Wladek Morgenstern resta en Pologne. Sa plus grande satisfaction fut
de retrouver, quelques années plus tard, un travail à deux pas de sa ville natale,
où il avait habité jusqu'à ce jour.
J'avais
fini de gratter la peinture. Mais le plafond avait des airs de carte de
géographie. Pour un peu, on y aurait reconnu les collines et les bosquets de la
Varmie. Je tentai donc d'en aplanir la surface à l'aide de plâtre.
La fille
et la petite fille du voisin vinrent frapper à la porte. Lorsque je leur
ouvrai, elles sursautèrent toutes deux. Non, son père n'était pas chez nous.
Alors les deux femmes s'en allèrent à grands pas, encore effrayées de cette
apparition dont les cheveux et la barbe s'étaient tant allègrement mêlés
d'histoires.