vendredi 21 septembre 2012

Le pain du hasard


Une amie nous a laissé un peu de levain dans un pot. La recette est simple. Ajoutez eau et farine dans le levain. Laissez la mixture travailler au chaud pendant un certain temps pour faire un nouveau levain. Pour faire du pain, réservez un petit pot de levain pour la fournée suivante et mélangez le reste à la farine de seigle. Une fois la pâte levée, on la mettra au four, à cent quatre vingt degrés pendant une heure vingt.
La première fois que j’ai essayé, Antoinette était partie au travail. Après qu’elle eut préparé et réservé le levain, elle me chargea de faire la pâte et de cuire le pain. La pâte n’avait pas levé.
Le résultat ne fut pas à la hauteur. Un deuxième essai un peu meilleur avait tout de même fini au compost. Et un saladier plein de levain traînait depuis presqu’une semaine sur une chaise cassée devant un poêle qu’on avait utilisé seulement quelques heures et qui était froid depuis quelques jours.
Antoinette alla y jeter un coup d’œil, s’attendant à trouver un mélange moisi et bon à être fichu en l’air.
Ça ne sent pas trop mauvais, fit-elle sans trop y croire. J’ajoutai qu’il sentait même assez bon. On dirait que ça fait des bulles.
« Bon, je fais encore un essai, fit-elle ». Evidemment, ce serait le dernier. Comme d’habitude, ça ne lèverait pas. Ça ne cuirait pas. Le dessous de la pâte ne serait pas cuit, le dessus brûlé et le monstre plat et indigeste irait disparaître dans les moisissures du jardin.
Antoinette versa la farine achetée auprès d’un meunier français du coin. Le moulin où il travaillait se trouve au bord d’une rivière. C’est un bâtiment de briques rouges au bord de la rivière Lyna, trois étages où j’imagine toute une machinerie superposées destinée à faire la farine de seigle. Quelques années auparavant, Antoinette et moi l’avions trouvé à vendre sur l’internet. On avait appelé, mais le propriétaire ne nous avait pas laissé d’espoir. Je m’imagine difficilement meunier. Il est probable que ce propriétaire recherchait plutôt quelqu’un intéressé par la production de farine.
Aujourd’hui, cette belle farine écrue et peu raffinée est à nouveau mélangée au levain qui a traîné dans la pièce du fond pendant une semaine. Antoinette mélange avec une cuillère. Moi j’aurais plutôt travaillé la pâte. « Ce n’est pas la peine, dit Antoinette, ce genre de pâte n’a pas besoin d’être pétrie. – Ok, ok ! », dis-je un peu déconcerté. Je me souviens des propos de ma maman à propos du grand-père maternel qui se levait le dimanche, à l’aube. Le bruit de la pâte jetée et travaillée pendant un long moment dans le pétrin en bois. Et ici, Antoinette qui mélange succinctement avec sa pauvre cuillère. Je sais bien, moi que ça ne marchera pas !
La pâte est mise au four à quarante degré, le temps qu’elle se lève. Il est déjà l’heure d’aller se coucher lorsqu’Antoinette qui n’ose pas aller voir me demande si la pâte a levé. Lorsqu’elle entend que la pâte n’est plus qu’à trois centimètres du bord du récipient, elle se lève avec un sourire réjouit, regarde, n’en croit pas ses yeux. La pâte a levé. Alors, on se précipite, on graisse la plaque à l’huile d’olive, on verse la pâte. Quelqu’un tombe sur l’idée d’utiliser la fonction pizza, parce qu’avec la fonction ordinaire, le pain ne cuirait pas en dessous. Alors on met la fonction pizza. On met même la fonction minuterie. Ce qu’il est bien ce four, il s’arrêtera tout seul quand nous dormirons. Il sera minuit et quelques minutes.
Ce matin, nous nous sommes aperçu que nous avions oublié le sel. Le pain de seigle, brun comme le caramel, croustillant, meilleur que toutes les brioches du monde. Comme ça, ressentant une sorte de respect, je fis une croix sur le pain avant de couper les tartines. Deux morceaux et nous n’avons plus faim. Maintenant, nous irons acheter la farine au moulin. 

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