dimanche 27 janvier 2013

Le poêlier


Se dépêcher. Il fallait se dépêcher. L'hiver approchait à pas de loup. Il allait bientôt frapper à la porte comme un huissier, réclamer son tribut de feu et de bois. Dans ce pays, l'hiver se prépare longtemps à l'avance.


Ici, à la campagne, le poêle en faïence est souvent l'unique moyen de chauffage. Il s'en trouve toujours un ou deux, massifs comme des armoires, trônant comme des trésors dans la plupart des fermes et même dans les appartements des grandes villes. Le nôtre ne fonctionnant pas très bien, nous l'avions fait rénover. Le constructeur de poêles, qu'on appelle le zdun (le poêlier), s'était donc installé chez nous quatre jours durant. Un pépé maigre comme un clou, lunettes fumées et chapeau de paille mais avec des mains comme des massues. Il fumait des cigarettes à l'odeur infecte. S'il avait pu, il aurait volontiers bu à notre santé, mais nous n'avions rien à lui offrir en échange des cornichons insipides qu'il avait mis lui-même en bocaux. Les choses ne se firent pas vite, car il y avait un sacré bazar à la maison, pas d'eau courante, la toilette dans une vieille cuvette. La saleté du poêle défait puis refait, construit de briques thermiques, de tuiles de faïence, de terre glaise et de fils de fer. Rien d'autre. La construction, fragile et humide, montait très lentement. Ça rappelait plutôt un château de cartes. Alors assis sur son lit de camp, 
la cigarette au bec, le poêlier eut tout le temps de me raconter sa vie. C’était des récits pleins de bagarres, de disputes autour d'une bouteille, de plaisanteries douteuses entrecoupées de gros mots. Mais sans pouvoir me l'expliquer, je prenais plaisir à l'écouter. Son vocabulaire était tellement exotique  que je ne comprenais pas la moitié de ses propos. Il voyait bien que je ne pigeais pas, le vieux bougre continuait pourtant à me conter ses quatre cents coups dont il sortait toujours vainqueur. 

Ma femme n'apprécia guère ce poêlier qui partagea avec nous pendant toute une semaine notre espace vital. Son physique râblé et poilu me rappelait celui d'un adjudant. Assez peu maniéré, il semblait donner des ordres lorsqu'il demandait quelque-chose à boire. Lorsque je lui appris que nous venions de Varsovie, cela lui évoqua aussitôt de la bande de voyous mâtée par ses soins. Ceux-ci détroussaient les ouvriers qui venaient se procurer à l’épicerie de la rue Kasprzaka, de quoi se rafraîchir le gosier après les heures de chantier. Tout les gars craignait de passer devant cet établissement pourtant très fréquenté. Notre poêlier qui s'en fichait comme du dernier diable en frappa un si fort qu'il lui cassa le nez. Avec ses lunettes et son air de papi à la retraite, je me dis qu'il ne payait pas de mine, mais qui sait, ... "Peut-être devrais-tu te méfier", plaisanta Antoinette qui se donna beaucoup de mal pour l'éviter. 


Catastrophe, il risquait de manquer des carreaux de faïence. Le poêle était même un peu de travers et le poêlier se mit en toute hâte à recompter les carreaux. Heureusement, nous avions décidé de le déplacer, de l'insérer à l'ouverture d'une ancienne porte et on pourrait remplacer la faïence par des briques là où on ne verrait rien. Après avoir tout recompté, il s'avéra que nous avions le nombre juste. Pas un de plus. Tout le monde respira. Cette maison ? Un puzzle dont les pièces étaient des bouts de rien.


Le lendemain, le poêlier avait fini son travail. Alors je le ramenai chez lui, puis revenu à la maison, je mis deux bûches. Antoinette fit la moue en regardant ce poêle mal fichu, légèrement de travers, dont quelques carreaux étaient ébréchés. Nous laissâmes la petite porte de fonte entrouverte pour que le poêle se débarrasse de toute l'eau utilisée pour sa construction. Il chauffa doucement de cette chaleur tellement douce qu'on ne peut s'empêcher de coller le dos à cette paroi de faïence. Cette nuit-là, il allait geler.

lundi 7 janvier 2013

Le browning



Non contente de nous offrir ses fleurs, ses légumes et ses abeilles, la nature eut également l'idée saugrenue de nous offrir des tiques. Ces vilains insectes abondaient jusqu'aux abords de la maison. Il suffisait aux chats de descendre les quatre marches de l'entrée pour revenir avec l'un de leurs représentants juché sur le nez. Les vilains insectes appréciant les broussailles, nous décidâmes de supprimer les lilas qui abondaient au sud de la maison et qui assombrissaient la fenêtre de la cuisine.
Je me mis donc au travail, sciant et coupant tout, d'abord l'immense lilas dont les plus hautes branches faisaient concurrence à la toiture. Pour ne pas attraper un tic, j'avais mis une veste imperméable avec la capuche bien serrée. J'étais donc dans le buisson, suant dans cette maudite capuche et pestant à enlever l'un après l'autre chaque rejet de l'arbuste. Lorsque j'aperçus, coincé sous une veille brique moussue, un morceau de métal rouillé. En l'attrapant, je reconnus ce qui semblait avoir été un revolver. Je le saisis avec précaution, enlevai la terre. Était-il chargé ? J'appris par la suite qu'il s'agissait d'un revolver américain. Un browning probablement. D'où ce truc pouvait-il sortir ? Qui l'avait jeté là ?
Nous fûmes d'abord partagés. Il convenait de signaler ce genre de découverte à la police. Mais la police avait mieux à faire qu'à opérer des fouilles archéologiques dans la région. Mû par je ne sais quelle intuition, le voisin vint justement à nous rendre visite. Il examina l'arme avec beaucoup d'intérêt. En bricoleur invétéré, il la démonta en deux temps trois mouvements. « Qu'est- ce que c'est comme arme ? » demandai-je. J'étais curieux de voir s'il reconnaîtrait un browning. « Une pétoire ! » répondit-il en haussant des épaules et en se fiant d'avantage à son aspect rouillé. Il manque seulement une cartouche, constata-il. Après s'être léché l'index, il humidifia l’une des pièces et remonta aussitôt l'arme, visa un corbeau qui passait.
Le coup de partit pas. L'arme fit seulement entendre un déclic.
-Il n'y a pas eu de règlement de compte entre bandits, autrefois ? risquai-je à tout hasard.
-Ha ! Ce Piatkozski, drôle de type, fit-il. Je m'attendais à ce qu'il en dise d'avantage. Seul le vent soufflait dans les mélèzes.
-Ah bon ?
-Oui, le trafic.
-Ah, il trafiquait ?
-De tout, des tracteurs, de l'essence, des cigarettes … fit-il en crachant sur le côté. Mon voisin crachait parfois quand il était seul, ou en l'absence des femmes. Et comme Antoinette s'était éloignée, il en profita.
-Vous n'avez pas entendu des coups de feu à l'époque ?
-Peut-être !
Le voisin n'en dirait pas plus. Le même corbeau repassa devant nous. Le voisin tenta encore sa chance, visa. Il y eut une espèce de détonation effrayante et le corbeau tomba comme une pierre. Je n'aime pas qu'on traite les animaux de cette façon.
-Mettez-le à l'abri, dit-il après avoir ôté le chargeur et remis la sécurité.
Les pièces du revolver furent rangées séparément en différents lieux après que je l'eus démonté en me pinçant les doigts. Je ne tenais pas à ce que d'autres bêtes fassent les frais de l'imagination malade des hommes. Les balles furent jetées plus tard dans la mare. J'espérais ainsi qu'elles rouillent et soient définitivement hors-service. Lorsque nous fûmes repartis le voisin et moi, le corbeau prit discrètement son envol et s'éloigna.

mercredi 2 janvier 2013

L’insouciance


Pour manger quelque-chose de chaud (pas de cuisinière) il fallait faire du feu. Avec un grand couvercle, faire du vent. Ce midi-là, comme la plupart des premiers jours, j’installai donc le barbecue par terre, le stabilisai avec deux briques, y ajoutai du charbon de bois, des herbes sèches et des branchages. Les braises prises, j'ajoutai les pommes de terre, très jolies dans leur papier aluminium. Le ciel s'obscurcit peu à peu. Les patates crissaient doucement. Je n’avais pas besoin de faire autre chose. Bienheureux, alors. Le vent souffla de plus en plus fort. Les branches s'agitèrent. Au pied du grand chêne, les patates seraient-elles cuites avant l'orage ? Un peu plus tard, de grosses gouttes se mirent à tomber. L'orage gronda. Les pommes de terre au beurre, volées au mauvais temps, délicieuses.
L’électricien était passé. À présent, nous utiliserions un four et une plaque à induction. Ma femme déclara que notre qualité de vie avait augmenté de trente pour cent. Pourtant, les pommes de terre n’auraient plus jamais le même goût. Notre insouciance semblait ne plus avoir de limite. Avions-nous perdu la tête ?
Chaque matin, le chat Maniouch lui-même venait s'installer sur la fenêtre de la salle de bain. Il restait assis-là des heures, se léchant, se chauffant longuement au soleil. Quand je le caressai, il était devenu brûlant, comme une casserole sur le feu. Nous nous installâmes, prîmes nos aises dans ce paysage de western.

Je rencontrai même la voisine. La voisine habitait seulement à deux kilomètres. Un peu plus d'une soixantaine d'année (un rire claire au beau milieu, seulement quelques dents que la vie avait bien voulu lui laisser). Dans l'étable le soir, je vins luis commander du bois. Là-dedans, des dizaines de bêtes, odorantes et chaudes, vaches, brebis, moutons, chèvres, chats, chiens et poules. Tou un arche de Noé s'était mis à l'abris des orages d'août. Je dus attendre. La grand-mère devait finir la traite pour commencer le négoce. Traire un vache demande du calme, de la concentration. Je restai là, j'hésitai. La voisine avait à charge une dizaine de gosses, ses petits enfants, tout un petit monde qui courait nu et sale dans la ferme. Ils n'avaient rien, mais on voyait bien que la marmaille respirait le bonheur. Les uns me regardaient avec malice, les autres après avoir constaté que l’étranger planté là au milieu de l’étable ne constituait pas une curiosité spectaculaire s’en allaient courir et se lançaient des cailloux. Lorsque je lui dis que j’avais un fils, elle se moqua de moi. « Il va s’ennuyer tout seul, m’expliqua-t-elle. Regardez, fit-elle en désignant le couple de cigognes sur le toit, si vous voulez des enfants, il suffit de demander à ces oiseaux-là : ils sont très forts pour vous apporter ces petites choses-là. »


Les jours


Les jours qui suivirent avaient la saveur du rêve. J'entrevoyais bien une ombre au tableau. Cette ombre n’allait pas tarder à s'allonger, à nous submerger. Mais, envoûtés par les lumières de la belle saison, nous l'ignorions superbement.

- Gasper, va jouer ailleurs !
- Mais je travaille moi, papa !
Effectivement, je trouvai mon fils en train de construire une maison. Elle avait des murs et un toit de tuile. Je crois qu'il rêvait d'y installer quelques êtres en miniature, peut-être une sauterelle parmi celles qui foisonnaient dans notre jardin. Parfois, le chien qui s'était allongé sur le sable à côté de lui bougeait une patte, mettant en péril toute l'entreprise. J’allai chercher une autre portion de sable avant de recommencer à faire tourner la bétonnière. Gasper, lui, partit à la recherche de quelques branchages pour agrémenter le mini-jardin qui devait entourer la future propriété de dame sauterelle. En revenant avec ma lourde brouette, je devais prendre garde de ne pas frôler de trop près de la fragile construction.