mercredi 5 septembre 2012

Méditation zen


Ça faisait un bail que nous étions dans le noir assis en demi-lotus. Le dos bien droit, le pied gauche sur la cuisse droite, nos mains formaient le moudra cosmique. Comme deux bouddhas, bien concentrés dans le noir.
J’avais jeté un dernier coup d’œil à Antoinette. Antoinette, parfaitement immobile, elle serait passé inaperçue au milieu des moines de Ryōan-ji. Moi en général, mon dos est tordu, les mains n’ont de cesse de remuer. Mes pensées s’en vont errer comme les personnages turbulents d’un roman picaresque. Ma tête est un véritable cirque : de l’action, des duels et des courses-poursuites. J’ai du mal à me concentrer. Je dois faire des efforts redoutables pour ne pas penser à mes factures impayées, ou imaginer que je pose une bombe au centre des impôts.
Mais dernièrement, nous avons une bonne pratique plutôt bonne : nous méditons chaque jour. Antoinette règle l’horloge de la gazinière pour qu’elle sonne la fin de notre séance au bout d’une heure. Chacun s’installe sur son coussin. Pendant une heure, juré, on ne bougera plus.
Lorsque le souffle devient plus profond, le moulin des pensées finit par s’apaiser. Il ne reste plus que le bruit léger du frigo, la pénombre perçue entre les yeux mi-clos, le cri d’une grue dans le lointain, le ronflement repu de la chatte Mélounia.

À propos de Mélounia, voilà qu’elle se réveille et qu’elle court à la cuisine. Il n'était donc pas si repu que ça,  l'animal ! Nous avons oublié de remplir sa gamelle. Mélounia est une chatte blanche, sourde de naissance. Elle n’a pas peur des bruits, et surtout pas ceux de la vaisselle qu’elle adore voir se casser en morceaux. Malheur au verre ou à l’assiette qui auront été oubliés sur le coin de la table. Lorsqu’elle s’ennuie et qu’elle est fâchée, Mélounia s’assoit à côté du verre en question, puis le pousse en donnant de petits coups avec sa jolie patte blanche. Le verre s’approche irrémédiablement du bord et finit par tomber. La chatte contemple le verre qui éclate en milles petits bouts coupants. Certains aiment le cinéma d’action avec des bombes et des fins du monde. La chatte aime regarder la vaisselle qui se brise sur le carrelage de la cuisine.
Mais pour l’instant, Mélounia donne des coups de patte au ravier, façon à elle de signaler qu’il est vide.
Visiblement, souffrant d’une boulimie insupportable, la grosse chatte blanche n’a plus la patience de jouer du ravier plus longtemps. D’un bond, la voilà dans le vaisselier ! Antoinette et moi tournons la tête comme un seul homme.
« Saloperie de bestiole ! » dis-je en me levant pour sauver les assiettes.