Ça faisait un
bail que nous étions dans le noir assis en demi-lotus. Le dos bien droit, le
pied gauche sur la cuisse droite, nos mains formaient le moudra cosmique. Comme
deux bouddhas, bien concentrés dans le noir.
J’avais jeté un
dernier coup d’œil à Antoinette. Antoinette, parfaitement immobile, elle serait
passé inaperçue au milieu des moines de Ryōan-ji. Moi en général, mon dos est
tordu, les mains n’ont de cesse de remuer. Mes pensées s’en vont errer comme
les personnages turbulents d’un roman picaresque. Ma tête est un véritable cirque :
de l’action, des duels et des courses-poursuites. J’ai du mal à me concentrer. Je
dois faire des efforts redoutables pour ne pas penser à mes factures impayées,
ou imaginer que je pose une bombe au centre des impôts.
Mais dernièrement,
nous avons une bonne pratique plutôt bonne : nous méditons chaque jour.
Antoinette règle l’horloge de la gazinière pour qu’elle sonne la fin de notre séance
au bout d’une heure. Chacun s’installe sur son coussin. Pendant une heure, juré,
on ne bougera plus.
Lorsque le
souffle devient plus profond, le moulin des pensées finit par s’apaiser. Il ne
reste plus que le bruit léger du frigo, la pénombre perçue entre les yeux
mi-clos, le cri d’une grue dans le lointain, le ronflement repu de la chatte
Mélounia.
À propos de
Mélounia, voilà qu’elle se réveille et qu’elle court à la cuisine. Il n'était donc pas si repu que ça, l'animal ! Nous avons
oublié de remplir sa gamelle. Mélounia est une chatte blanche, sourde de
naissance. Elle n’a pas peur des bruits, et surtout pas ceux de la
vaisselle qu’elle adore voir se casser en morceaux. Malheur au verre ou à l’assiette
qui auront été oubliés sur le coin de la table. Lorsqu’elle s’ennuie et qu’elle
est fâchée, Mélounia s’assoit à côté du verre en question, puis le pousse en
donnant de petits coups avec sa jolie patte blanche. Le verre s’approche irrémédiablement
du bord et finit par tomber. La chatte contemple le verre qui éclate en milles
petits bouts coupants. Certains aiment le cinéma d’action avec des bombes et des
fins du monde. La chatte aime regarder la vaisselle qui se brise sur le
carrelage de la cuisine.
Mais pour
l’instant, Mélounia donne des coups de patte au ravier, façon à elle de
signaler qu’il est vide.
Visiblement, souffrant
d’une boulimie insupportable, la grosse chatte blanche n’a plus la patience de
jouer du ravier plus longtemps. D’un bond, la voilà dans le vaisselier !
Antoinette et moi tournons la tête comme un seul homme.
« Saloperie
de bestiole ! » dis-je en me levant pour sauver les assiettes.
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