Munie
ce soir-là d’un pot de peinture neuve couleur crème, Antoinette décida qu’elle
repeindrait le plafond de notre cuisine. Elle me demanda seulement de
déplacer l’escabeau à droite ou à gauche au fur et à mesure de sa progression.
Pendant que je m’occupais du plancher dans la chambre, je l’entendais qui
chantonnait. Quand le travail fut terminé, on pouvait voir que c'était soigné,
et comme cette peinture était une super peinture de luxe, elle ne dégageait pas
de mauvaise odeur, en tout cas pas beaucoup. « Ça va sécher quand on
dormira ! dit Antoinette. Mais j’ai eu du mal à la poser. Elle ne
s’accroche pas bien. » Je ne compris pas pourquoi elle disait ça, le
travail avait l'air si bien fait.
Le
lendemain matin, lorsqu’elle m’entendit prononcer un gros mot dans la cuisine,
Antoinette comprît immédiatement que quelque-chose ne tournait pas rond avec la
peinture. Elle se leva afin de constater les dégâts. La peinture crème pelait
comme après un rude coup de soleil. Des lambeaux de toutes tailles pendaient ça
et là. La peinture exceptionnellement luxueuse se décrochait au fur et à mesure
qu’elle séchait de notre rustique plafond. Découragée, Antoinette me confia la
tâche de faire quelque-chose avec ça. Elle ne voudrait plus s’en occuper. Alors
je pris l’escabeau et commençai à frotter, à poncer, à gratter, à ôter une à
une, en un nombre incalculable de couches superposées, toute l’histoire de la
maison suspendue là, au-dessus de nos têtes. Sous la couche de super peinture exclusive,
je trouvai celle laissée par le propriétaire précédent, Robert Jakubowski, musicien
de son métier, joueur de violon, viole, et instruments anciens. Robert avait
racheté ces bâtiments pour une bouchée de pain à une certaine Madame Piatkowski.
L’aile nord était alors en ruine. À un moment donné, elle avait même servi à
loger les chèvres. Le musicien avait effectué beaucoup de travaux de rénovation
et avait entre autre repeint ce plafond d’un joli rose pastel. Sous la peinture
rose de Robert Jakubowski se trouvait celle, marron noisette, de la famille Piatkowski.
J’ignorais si les Piatkowski avaient jamais habité ici, mais je supposai que
oui. On trouvait des traces de rénovation datant des années soixante-dix. Un
vieux cahier coincé sous un plancher vermoulu vint témoigner que leur fille
prenait des cours d’allemand au collège.
Toutes
ces couches de peintures me tombaient peu à peu dans les cheveux. Je commençai
à ressembler à la lune dans le film de Méliès, ou peut-être, avec la barbe qui
poussait, à un résident du royaume d'Hadès.
À
l’époque des Piatkowski, tous les terrains environnants leur appartenaient.
C’était une ferme d’exploitation agricole assez imposante. L’une des granges
avait été rasée. Piatkowski avait tout vendu sans rien investir. La ferme avait
aussi servi d’entrepôt pour les machines agricoles de la coopérative locale
qu’on appelle P.G.R.[1]
La
peinture marron, grasse et épaisse des Piatkowski fut tout-à-fait facile à
enlever. En dessous s’en trouvait une autre dont la couleur fut cette fois
moins facile à définir. Avait-elle été brunie par le temps ? Cette
couche-là avait des odeurs de fumées et d’urine, de soupe et de vieillesse. Je
dus prendre soin de ne pas gratter trop profondément car dessous se trouvait
l’enduit de chaux et de sable accroché à des tiges de roseau. Les tiges avaient
été attachées aux planches du plafond à l’aide de fil de fer. C’était
probablement la couche de peinture originale. (Peut-être aurais-je dû lui
apporter les soins avec lesquels on rénove tout monument historique). Ce fut
Monsieur Hinzman, ou peut-être son père, qui fit construire cette ferme au
tournant du siècle. 1898 était la date inscrite sur l’une des tuiles. Rien ne
permit d’affirmer qu’il s’agissait-là d’une tuile originale. Mais un vieux
meuble vermoulu qui servit d’armoire à linge portait encore la date de sa
fabrication, 1917. Les Hintzman avaient eu l’eau courante qui descendait de la
colline depuis un puits par un tuyau qu'on pourrait déterrer si on cherchait
bien. De l’eau était chauffée au niveau du poêle et circulait dans le circuit du
chauffage central. En dépit de l’absence d’électricité, les Hintzman jouirent
d’un certain confort. Cependant, pendant la guerre, M. Hintzman disparut
mystérieusement. Et sa femme, restée seule avec sa fille, ne put venir à bout
ni du travail de la ferme, ni de la boue qui s'accumulait dans la cour. Comme
elle parlait allemand, et non polonais, elle vendit tout et émigra vers les
nouvelles frontières de l’Allemagne. La Varmie qui faisait partie de
l’Allemagne avant la guerre devint territoire polonais. La Pologne sous le
pouvoir communiste encouragea voire obligea ceux qu'on estimait être des Allemands
à émigrer vers l’Allemagne.