lundi 7 janvier 2013

Le browning



Non contente de nous offrir ses fleurs, ses légumes et ses abeilles, la nature eut également l'idée saugrenue de nous offrir des tiques. Ces vilains insectes abondaient jusqu'aux abords de la maison. Il suffisait aux chats de descendre les quatre marches de l'entrée pour revenir avec l'un de leurs représentants juché sur le nez. Les vilains insectes appréciant les broussailles, nous décidâmes de supprimer les lilas qui abondaient au sud de la maison et qui assombrissaient la fenêtre de la cuisine.
Je me mis donc au travail, sciant et coupant tout, d'abord l'immense lilas dont les plus hautes branches faisaient concurrence à la toiture. Pour ne pas attraper un tic, j'avais mis une veste imperméable avec la capuche bien serrée. J'étais donc dans le buisson, suant dans cette maudite capuche et pestant à enlever l'un après l'autre chaque rejet de l'arbuste. Lorsque j'aperçus, coincé sous une veille brique moussue, un morceau de métal rouillé. En l'attrapant, je reconnus ce qui semblait avoir été un revolver. Je le saisis avec précaution, enlevai la terre. Était-il chargé ? J'appris par la suite qu'il s'agissait d'un revolver américain. Un browning probablement. D'où ce truc pouvait-il sortir ? Qui l'avait jeté là ?
Nous fûmes d'abord partagés. Il convenait de signaler ce genre de découverte à la police. Mais la police avait mieux à faire qu'à opérer des fouilles archéologiques dans la région. Mû par je ne sais quelle intuition, le voisin vint justement à nous rendre visite. Il examina l'arme avec beaucoup d'intérêt. En bricoleur invétéré, il la démonta en deux temps trois mouvements. « Qu'est- ce que c'est comme arme ? » demandai-je. J'étais curieux de voir s'il reconnaîtrait un browning. « Une pétoire ! » répondit-il en haussant des épaules et en se fiant d'avantage à son aspect rouillé. Il manque seulement une cartouche, constata-il. Après s'être léché l'index, il humidifia l’une des pièces et remonta aussitôt l'arme, visa un corbeau qui passait.
Le coup de partit pas. L'arme fit seulement entendre un déclic.
-Il n'y a pas eu de règlement de compte entre bandits, autrefois ? risquai-je à tout hasard.
-Ha ! Ce Piatkozski, drôle de type, fit-il. Je m'attendais à ce qu'il en dise d'avantage. Seul le vent soufflait dans les mélèzes.
-Ah bon ?
-Oui, le trafic.
-Ah, il trafiquait ?
-De tout, des tracteurs, de l'essence, des cigarettes … fit-il en crachant sur le côté. Mon voisin crachait parfois quand il était seul, ou en l'absence des femmes. Et comme Antoinette s'était éloignée, il en profita.
-Vous n'avez pas entendu des coups de feu à l'époque ?
-Peut-être !
Le voisin n'en dirait pas plus. Le même corbeau repassa devant nous. Le voisin tenta encore sa chance, visa. Il y eut une espèce de détonation effrayante et le corbeau tomba comme une pierre. Je n'aime pas qu'on traite les animaux de cette façon.
-Mettez-le à l'abri, dit-il après avoir ôté le chargeur et remis la sécurité.
Les pièces du revolver furent rangées séparément en différents lieux après que je l'eus démonté en me pinçant les doigts. Je ne tenais pas à ce que d'autres bêtes fassent les frais de l'imagination malade des hommes. Les balles furent jetées plus tard dans la mare. J'espérais ainsi qu'elles rouillent et soient définitivement hors-service. Lorsque nous fûmes repartis le voisin et moi, le corbeau prit discrètement son envol et s'éloigna.