dimanche 9 septembre 2012

Angkor


Des frelons vinrent s'installer dans le grenier. Il était trop tard pour réagir pacifiquement. Ils étaient déjà une dizaine à aller et venir par le trou d'une fenêtre pourrie. Il y avait eut avant nous un nid abandonné depuis longtemps, un nid immense, comme Angkor pendu à l'envers sous sa poutre maîtresse, que le propriétaire précédent avait fait empoisonner. J'avais donc enlevé cette relique du passé. Desséché par le temps, le nid était tombé en fine poussière. Et voilà que les frelons venaient se réinstaller exactement au même endroit, et qu’ils rebâtissaient à coup de bave un merveilleux palais qui atteignait déjà un bon demi-mètre de hauteur. Les braves insectes ne chômaient pas.
   
Alors, tel un général idiot et cruel, philosophant sur son banc au sujet ce que lui considère être le bien et le mal, j'établis un plan de bataille.

Lorsque la saison devint plus froide, que l’ombre de la maison s’étendit plus loin vers l’est, le soir, les redoutables frelons se mirent en quête d’un refuge. Difficile de ne pas partager ce sentiment lorsqu’après une journée longue et froide, vous rentrez chez vous, que la lumière à la fenêtre promet une soirée au chaud, auprès de ceux que vous aimez. Peut-être la table serait-elle déjà mise, peut-être pourrait-on mettre aussitôt les pieds dessous ?  J’adorais, en rentrant à la maison, trouver lumière à la fenêtre. Les frelons partageaient fort volontiers ce besoin de chaleur et cherchaient à entrer par celles qui étaient ouvertes.

Fallait-il assassiner les pauvres bêtes ? Leurs piqûres font très mal. Le chien en savait quelque-chose, il avait la drôle d’habitude d’attraper les guêpes d’un coup de gueule et de les manger. Mais les frelons ne sont pas aussi inoffensifs. Piqué à la patte, Stat’ avait boité pendant trois jours. Les frelons dont le nid grossissait  entraient de plus en plus fréquemment dans la maison. Nous n’osâmes plus monter au grenier.

À quoi servirait toute cette machinerie ? À quoi servirait la vie ? Et cette grosse carcasse de briques rouge ? Après tout l'Univers ne pourrait-il pas continuer son chemin sans nous ? Un Univers, bijou brillant, et qui ne brille pour personne. Maison froide et abandonnée au milieu des champs.

J’étais assis sur un banc, au milieu d'un jardin. Le jardin et moi vivions l'un dans l'autre. Même si je m'absentais, les fleurs continueraient leur existence sans moi.

D'une part, elles embelliraient nos êtres et nos souvenirs, d'autre part, elles poursuivraient leur fragile existence, et peut-être aussi un peu pour nous, comme le fit une certaine rose sur une lointaine planète, abandonnée, mais pas tout-à-fait par un certain prince, blond et petit, sans certificat de domicile fixe. 

Tel un général progressant à tâtons dans l’obscurité, c’est l’époque où je décidai donc de mettre à plat mon récit. L'histoire de cette maison, l'histoire des frelons que je m'apprêtais à exterminer, l'histoire de mon chien, l'histoire de ma femme et de mon fils qui m'avaient suivi bon grès mal grès. Histoire aussi de tenter de crever la surface trompeuse de l’illusion, de donner un sens au vide.

Quand j'observe mon chêne, j’en ressens la simplicité. Cet arbre vit de l'essentiel. Il accueille avec une infinie patience les nombreux êtres qui vivent sur ses branches. Pour lui, le temps s'écoule très différemment, très lentement. Cet arbre se contente du minimum. Il puise journellement et avec force les centaines de litres d'eau qui coulent à son pied. Il les expire ensuite, pour ainsi dire en continue.
L'hiver, le chêne se tait. Il meurt presque. Pourtant, son tronc continue d'émaner de la chaleur, comme en apnée profonde. Au printemps, il recommence sa lente respiration. Ce chêne est mon ami, ce qui signifie que je suis responsable de mon chêne, et le chêne aussi est un peu responsable de moi !

Alors pourquoi n’avais-je pas compris plus tôt ? Pourquoi avoir exterminé Angkor et ses bourdonnants frelons. Pourquoi avions-nous peur, pourquoi étions-nous impatients, en colère ? Cette maison fut notre maître. Elle nous parla patiemment, de vies et de morts, de bêtes et d’hommes, d’harmonie et de malentendus. Au regard de la beauté surnaturelle qui nous entourait, je vis progressivement se dessiner les frontières de ma propre mesquinerie. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire