Hier, c’était samedi.
De temps en temps, un ami ou un visiteur passe à la
maison. C’est un peu l’habitude ici de passer sans prévenir. Antoinette et moi en
sommes incapables. Si nous voulons rendre visite à quelqu’un, nous devons téléphoner
longtemps à l’avance pour se mettre d’accord sur la date et l’heure. Ce n’est
pas le cas de Jacek aux pieds nus qui vient toujours par surprise. (Je l’appelle
ainsi car il se balade pieds nus été comme hiver. Nombreux hélas sont ceux qui
le prennent pour un fou. Lorsqu’il vient nous voir, je fais toujours un effort
conscient pour ne pas regarder ses pieds.)
Hier, à notre grande joie, Jacek nous a apporté une
vieille commode. Il cherche à débarrasser la grange dans laquelle il stocke
toutes sortes de trésors. Après avoir déposé le meuble, nous sommes invités
chez lui. On se donne rendez-vous sur place.
Lorsqu’il pousse la porte, nous sommes accueillis par une
incroyable symphonie de cliquetis d’horloges, de réveils et de coucous. J’étais
pourtant déjà entré dans une horlogerie. Qui n’a jamais entendu la cacophonie
des montres et des réveils entreposées chez un horloger ! Un chat sel et
poivre s’approche comme pour renifler mon pantalon.
« Je vous présente Poilu Kowalski ! », déclare Jacek de la même manière qu’il nous aurait présenté un membre de la famille. Le chat glisse vers l’escalier et disparait.
Du concert de tic-tacs qui règne ici se dégage cependant une impression d’harmonie difficile à s’expliquer. J’imagine que cela vient de la valeur et de l’âge de chacune de ces horloges. Toutes semblent être l’objet de tous les soins de notre hôte. Jacek est sans aucun doute capable de distinguer l’origine de la moindre note, d’y repérer une accélération, un ralentissement ou un dysfonctionnement exigeant son intervention, ou tout simplement le remontage de l’un des ressorts qui actionneraient les beaux instruments destinés à mesurer le temps, un temps qui s’écoule un peu moins vite qu’ailleurs, et qui donne l’impression de s’éterniser, tout simplement. Oui, c’est ça, Jacek a dompté le temps ! Il l’a apprivoisé. ! Dans l’immense demeure en bois, ce temps-là n’est pas destiné à galoper, ni à être sauvagement transformé en argent.
On est invités à visiter le rez-de-chaussée. Des tableaux et des dessins au milieu de meubles vétustes racontent des histoires, évoquent des situations, interrogent le visiteur. L’un d’entre eux, immense, m’évoque une scène pastorale. Une lumière printanière qui a dû être verte, a tiré en vieillissant vers des teintes argentées, lui donnant un visage nocturne. J’en ressens un sentiment de solitude et de réflexion, mais la visite continue vers les étages. Les étages se succèdent dans un étourdissement d’escaliers et de trappes, et bientôt, nous nous trouvons dans une simple pièce meublée d’une chaise et d’une lunette d’astronomie. Quatre fenêtres qui s’ouvrent sur le ciel. Le poste idéal pour s’abriter du froid et se plonger dans l’observation des étoiles. Il fait encore jour. « Je suis l’unique habitant de la ville qui peut observer le conduit de sa cheminée par la fenêtre ! », nous explique Jacek avec un clin d’œil en désignant le trou noir situé en contrebas. Après avoir visité chaque pièce, tous le monde s’installe dans les fauteuils louis XVI du salon. Derrière le visage d’Antoinette est suspendu un dessin de Nikifor Krynicki représentant peut-être un soldat ou un garde-champêtre. Nikifor était un peintre naïf. Naïf parce qu’il possédait un esprit plus simple, qu’il était pauvre, qu’il n’avait guère de matériel pour travailler, (il utilisait des morceaux de tissus, de cahiers, ou des cartons d’emballage). Surtout, Nikifor croyait aux anges. J’ai lu quelque part que lorsqu’il prit l’avion pour la première fois de sa vie, il fut surpris de ne pas en apercevoir dans les nuages. Nikifor était capable de voir la bonté en chacune des personnes qu’il peignait. La plupart de ses personnages portent le regard naïf de l’enfant, la simplicité de la vie à Krynica.
Nous écoutons attentivement la sonnerie d’une horloge. Elle m’évoque celle de mes grands-parents. « C’est une horloge de marque française. » remarque Jacek. Les chiffres du cadran ont le même aspect familier. Au XXe siècle, la convention des formes, des chiffres, des écritures dépendait encore largement de la nation où ils étaient produits. Aujourd’hui, toutes les horloges du monde semblent indiquer la même heure, une heure qui court tout droit, à l’aveugle, une heure qui ne prend pas de retard, emportée par l’inertie de la civilisation et du profit. Nikifor ne cherchait pas à faire des affaires. Et bien qu’il se considérait comme le nouveau Mateïko, il cédait ses œuvres aux enfants pour quelques sous. Il en avait produit des dizaines de milliers, sur tous les matériaux qui lui tombaient sous la main. Il était devenu avant la guerre, malgré sa pauvreté, l’un des peintres primitivistes les plus prolifiques et les plus connus en Europe.
Lorsque nous sortons dans le jardin, un chien blanc gros comme un ourson surgit
à notre rencontre. « Je vous présente Médor Kowalski ! Chien de
son état !
- Comme il est gros, fit Antoinette.
- Oh, oui, il mange beaucoup. Il lui faut ses trois kilos de chevreuil par jour.
- Il n’est pas végétarien plaisanta Antoinette.
- Bien sûr que si. La nourriture naturelle du chien c’est la viande. Il est végétarien comme nous, confirme Jacek avec un sous-entendu (Jacek doit probablement penser que le végétarianisme est le mode d'alimentation le plus naturel pour l'homme) . Nous racontons l’histoire de Stat’ à Jacek. Gasper qui adore les chiens ne manque pas d’aller jouer avec le gros animal.
« Je vous présente Poilu Kowalski ! », déclare Jacek de la même manière qu’il nous aurait présenté un membre de la famille. Le chat glisse vers l’escalier et disparait.
Du concert de tic-tacs qui règne ici se dégage cependant une impression d’harmonie difficile à s’expliquer. J’imagine que cela vient de la valeur et de l’âge de chacune de ces horloges. Toutes semblent être l’objet de tous les soins de notre hôte. Jacek est sans aucun doute capable de distinguer l’origine de la moindre note, d’y repérer une accélération, un ralentissement ou un dysfonctionnement exigeant son intervention, ou tout simplement le remontage de l’un des ressorts qui actionneraient les beaux instruments destinés à mesurer le temps, un temps qui s’écoule un peu moins vite qu’ailleurs, et qui donne l’impression de s’éterniser, tout simplement. Oui, c’est ça, Jacek a dompté le temps ! Il l’a apprivoisé. ! Dans l’immense demeure en bois, ce temps-là n’est pas destiné à galoper, ni à être sauvagement transformé en argent.
On est invités à visiter le rez-de-chaussée. Des tableaux et des dessins au milieu de meubles vétustes racontent des histoires, évoquent des situations, interrogent le visiteur. L’un d’entre eux, immense, m’évoque une scène pastorale. Une lumière printanière qui a dû être verte, a tiré en vieillissant vers des teintes argentées, lui donnant un visage nocturne. J’en ressens un sentiment de solitude et de réflexion, mais la visite continue vers les étages. Les étages se succèdent dans un étourdissement d’escaliers et de trappes, et bientôt, nous nous trouvons dans une simple pièce meublée d’une chaise et d’une lunette d’astronomie. Quatre fenêtres qui s’ouvrent sur le ciel. Le poste idéal pour s’abriter du froid et se plonger dans l’observation des étoiles. Il fait encore jour. « Je suis l’unique habitant de la ville qui peut observer le conduit de sa cheminée par la fenêtre ! », nous explique Jacek avec un clin d’œil en désignant le trou noir situé en contrebas. Après avoir visité chaque pièce, tous le monde s’installe dans les fauteuils louis XVI du salon. Derrière le visage d’Antoinette est suspendu un dessin de Nikifor Krynicki représentant peut-être un soldat ou un garde-champêtre. Nikifor était un peintre naïf. Naïf parce qu’il possédait un esprit plus simple, qu’il était pauvre, qu’il n’avait guère de matériel pour travailler, (il utilisait des morceaux de tissus, de cahiers, ou des cartons d’emballage). Surtout, Nikifor croyait aux anges. J’ai lu quelque part que lorsqu’il prit l’avion pour la première fois de sa vie, il fut surpris de ne pas en apercevoir dans les nuages. Nikifor était capable de voir la bonté en chacune des personnes qu’il peignait. La plupart de ses personnages portent le regard naïf de l’enfant, la simplicité de la vie à Krynica.

Nous écoutons attentivement la sonnerie d’une horloge. Elle m’évoque celle de mes grands-parents. « C’est une horloge de marque française. » remarque Jacek. Les chiffres du cadran ont le même aspect familier. Au XXe siècle, la convention des formes, des chiffres, des écritures dépendait encore largement de la nation où ils étaient produits. Aujourd’hui, toutes les horloges du monde semblent indiquer la même heure, une heure qui court tout droit, à l’aveugle, une heure qui ne prend pas de retard, emportée par l’inertie de la civilisation et du profit. Nikifor ne cherchait pas à faire des affaires. Et bien qu’il se considérait comme le nouveau Mateïko, il cédait ses œuvres aux enfants pour quelques sous. Il en avait produit des dizaines de milliers, sur tous les matériaux qui lui tombaient sous la main. Il était devenu avant la guerre, malgré sa pauvreté, l’un des peintres primitivistes les plus prolifiques et les plus connus en Europe.
- Comme il est gros, fit Antoinette.
- Oh, oui, il mange beaucoup. Il lui faut ses trois kilos de chevreuil par jour.
- Il n’est pas végétarien plaisanta Antoinette.
- Bien sûr que si. La nourriture naturelle du chien c’est la viande. Il est végétarien comme nous, confirme Jacek avec un sous-entendu (Jacek doit probablement penser que le végétarianisme est le mode d'alimentation le plus naturel pour l'homme) . Nous racontons l’histoire de Stat’ à Jacek. Gasper qui adore les chiens ne manque pas d’aller jouer avec le gros animal.
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