À propos de misère, un reportage télé m’a particulièrement frappé, celui réalisé par une journaliste de Szczecin pour la télévision locale. La journaliste ne fait ni commentaire, ni question, ce qui ne diminue en rien la force du portrait. Un portrait enneigé. Deux petits vieux vivant en plein hiver, chez eux, à la campagne. Sauf que le toit de la maison a brûlé et la maison est devenue une ruine. L’homme, doux, montre inlassablement de la tendresse pour sa femme. Mais sa femme, malheureuse de vivre dans ces conditions, semble avoir renoncé à supporter ce mari vieux et sans force. Elle lui reproche d’être un idiot, l’insulte parfois.
-Bête, tu es trop bête ! lui crie-t-elle. Lui, il lui répond par un sourire. Un peu gêné que sa femme se montre aussi mauvaise devant les caméras.
Antoinette n’est pas là, cet après-midi-là, et seul Gasper et moi regardons ce reportage à la télé. « Qu’est-ce qu’elle est méchante ! » déclare Gasper, révolté et choqué. Je bafouille quelque-chose, supposant que cette petite vieille a peut-être bon cœur au fond. Argument qui ne semble pas convaincre Gasper. Ils n’ont que deux chèvres pour survivre. La petite vieille ouvre son frigo, un vieux frigo, du genre qui ne tombe pas facilement en panne, et en sort deux grosses bouteilles de lait de chèvre. « Ça nous suffit pour la semaine ! fait-elle, comme sûre d’elle et satisfaite. Oh, on a tout ce qu’il faut. » La chèvre semble être bien au chaud dans son étable (plus au chaud que ses maîtres) ; l’étable a un toit, et la chèvre de la paille fraîche pour s’y coucher. Le plan suivant présente un poêle en plein air. Le vieux fait du thé à sa femme et le lui apporte en en renversant un peu. De nouveau, elle le gronde et le traite d’idiot. La première question qui vient à l’esprit, c’est : mais que font-ils, dehors, à leur âge (ils ont bien soixante dix ans), à boire le thé ? On aperçoit ensuite l’endroit où ils dorment. Un toit de tôle, des bottes de paille pour toute cloison, et quelques planches qui font office de couchette, apparemment coincées entre les bottes en hauteur afin de s’isoler du sol. Pour un campeur de l’extrême, ce nid douillet remplacerait avantageusement la plupart des tentes. Sauf pour l’encombrement. Nos ancêtres ne devaient pas avoir moins froid que cette « maison primitive ». À leur place, j’y aurais ajouté une cloison de terre glaise séchée.
Le vieux a trouvé un gros quartier de viande qu’il coupe en morceaux. Des dizaines de chats lui tournent autour et s’approprient les morceaux. Ni les chats, ni la chèvre n’ont l’air misérable. Ils sont bien nourris. Ils ont cet avantage qu’ils peuvent se débrouiller seuls dans la nature.
Lui a une barbe qui repousse, de quelques semaines je pense. « Ah, oui, je me laisse pousser le bouc. Mais viendra un moment où je vais me raser, dit-il. Et, oui. Ce monsieur, tout au fond de sa misère, garde en lui, précieusement, sa dignité, sa fierté. Non, il ne fait pas froid, ajoute-t-il. Il fait chaud, tout à fait chaud. » Ce n’est pas de froid qu’il tremble, plutôt de vieillesse. Non, il ne veut pas s’en aller. Il a toujours vécu ici. C’est chez eux. Ils sont libres ici. Ils n’ont de comptes à rendre à personne. C’est vrai que ça a l’air cool. Je m’imagine lire mon journal, le soir, à la lumière d’une étoile, les pieds nus devant mon poêle chaud, appuyé au tronc d’un vieux chêne blanc comme le givre, afin de connaître les dernières décisions des chefs de l’Union Européenne pour sauver l’Euro, article qui me passionnerait sans aucun doute étant donné l’enjeu que représente l’entrée de la Pologne dans la zone euro.
On voit ensuite dans quel état est la maison. Le toit est merveilleux, mais froid et surtout inaccessible. À moins d’être un titan, la veille cahute est impropre à être habitée, et même à être réparée.
Le reportage glisse quelques mois plus tard vers la maison de retraite où nos petits vieux ont trouvé refuge. Ils admettent qu’ils auraient dû venir ici depuis longtemps. Ils dégustent un potage qu’ils n’ont pas préparé eux-mêmes. Lui est rasé de près et madame est vêtue avec goût et élégance. Oui, ces vêtements reflètent d’avantage leur personne que les gros manteaux qu’ils ne quittaient pas avant. « Pourquoi, on restait là-bas, se demande-t-il, est-ce qu’on avait besoin de tout ces problèmes. On est mieux-là, et surtout on a chaud.
Lorsque le printemps revient, monsieur et madame retournent faire une visite de contrôle. Rien n’a changé ou presque. Ils ont reçu de la visite en leur absence. Des visiteurs mal polis qui ont emporté les verres et les petites cuillères. Ont-ils cru qu’elles étaient en argent ? Nos petits vieux sont visiblement bouleversés. Ils font le compte de leurs biens. Même si la maison a brûlé, un cambriolage reste un cambriolage. C’est tout aussi abject que de faire les poches d’un malade. Et leur bouleversement n’a absolument rien d’étonnant. Je me demande ce qu’ils ressentent. Peut-être l’un d’eux est né ici. Ce qui est sûr, c’est qu’ils y ont passé une grande partie de leur vie. Elle le traite à nouveau d’imbécile et parle de le quitter. Lui, il va aller dans un hôpital, moi dans un autre. Je ne veux plus le voir, dit-elle. Revenir ici les rend tristes. Il va s’asseoir sur le tronc coupé d’un bouleau. Veut être seul. Pour donner libre court à sa tristesse.
Fin du reportage
Je me demandai ce que Gasper en retiendra. L’image crue de la misère est assez redoutable. Pas de violence, pas d’hémoglobine ici, mais des personnes fières et traitées comme chiens de paille par la vie.
Depuis cette histoire, je ramone régulièrement le conduit de la cheminée. Une simple corde, une brosse métallique et des boules de pétanque attachées dans un sac de toile, attaché à la brosse attachée à la corde de jute.