samedi 8 septembre 2012

Le chemin des écoliers


Tous les soirs, je ramenais Gasper de l’école maternelle. Il y a différentes manières de parcourir les vingt kilomètres qui nous séparent de la maison. On peut prendre les routes habituelles qui finissent par nous ennuyer ou ... bifurquer par le chemin des écoliers. Antoinette nous attendait à la maison. Mais comme c’était l’été Indien (que les Polonais appellent poétiquement « l’été doré ») nous choisîmes évidemment le chemin des écoliers. Question navigation, on pourrait toujours laisser la voiture « décider » ce qui voulait dire qu’on choisirait notre route au petit bonheur.
« Ça te dit, Gasper, de choisir la direction ! »
« D’accord, papa, mais c’est moi qui conduis hein, Pas toi ! »
« On est bien d’accord, mais si jamais on se perd ? »
« Non, non, papa, on se perdra pas ! » déclara Gasper qui semblait parfaitement sûr de lui, avec un tel aplomb que je me sentis rassuré.
Au lieu d’aller tout droit vers Jonkowo, on bifurqua vers Mątki. La route sinueuse, avec parfois des nids de poules, nous obligea à ralentir. « Tout droit, papa ! » déclara Gasper au moment où la route allait tourner. En face de nous, le chemin de sable s’enfonçait au milieu des champs. On traversa un hameau où des soldats Napoléoniens se seraient égarés quelques siècles plus tôt. Je me demandais à quel point l’aspect des masures avait changé depuis cette époque. En traversant ce pays en long, en large et en travers, j’avais parfois des impressions de déjà-vu.
Y étais-je allé en rêve ?
À droite, un champ en jachère, devant, un bois en friche, sur la gauche un terrain de football bien tondu, comme surgit de nulle part. Le chemin de sable fit place à un chemin de terre qui serpentait au milieu des bois. En face de nous, une flaque d’eau grosse comme un étang barrait la route. « Allez, on y va ? » fit Gasper
« Heu ... »
Je n’eus pas le temps de m’interroger. La brave petite voiture française fonça dans la boue. Le moteur rugit. Le pot d’échappement fuma. Et nous en sortîmes victorieux. Plus rien ne pouvait nous faire peur. Gasper était ravi.
Un carrefour au milieu de la forêt. Gasper hésita.
 « Bon ! Je vais tout droit ! » dis-je.
« Mais non papa, c’est moi qui décide ! Fait demi-tour ! »
« Bon, il faut te décider plus vite, Gasper ! »
 À droite et à gauche, les talus étaient étroits. Je fis demi-tour, suant à grosses gouttes à faire tourner mon volant.
Le chemin arriva au détour d’un hameau, loin de toute route goudronnée. Je me demandai comment les gens qui habitaient-là faisaient pour vivre en hiver. « On va faire un bouquet à maman ! » déclara Gasper en visant les fleurs bleues dans le fossé. Je laissai mon fils se débrouiller pour le bouquet. Il rassembla quelques chardons, quelques fleurs sauvages au nom inconnu, toutes bleues car c’était la couleur préférée de Gasper qui revint, un bouquet un peu maigre entre les mains. La nuit allait tomber, alors on se dépêcha. Des grues formaient des clés de plus en plus grandes dans le ciel. Lorsque ces clés atteignent une soixantaine de grues, c’est le signe qu’elles ne vont pas tarder à partir, vers un pays plus chaud, vers l’Espagne peut-être.
En face de nous, deux routes strictement identiques dans les herbes hautes. Comment choisir. Je n’avais aucune idée de celle qui nous mènerait une route bitumée et civilisée. Mais pour ne pas affoler Gasper, je n’en pipai mot.
 « C’est moi qui décide, papa ! Allez, prend à gauche. »
Je tournai à gauche, un peu angoissé par la nuit qui tombait et le signal du réservoir d’essence qui se vidait.
Aucune indication sur ces chemins qui traversaient tantôt des champs, tantôt des forêts profondes et noires. Nous descendîmes dans un val, contournâmes un lac, remontâmes en cahotant sur la crête d’une colline au-delà de laquelle de gros nuages roses faisaient des lampions. Le soleil couchant donnait une couleur irréelle à toute chose. Ce fut un miracle que nous pûmes aller jusque-là en voiture. Et comme Gasper commençait à s’endormir, ce serait finalement la voiture qui aurait le dernier mot.
Au détour d’un virage se dressait une très jolie maisonnette. Le rectangle d’une fenêtre brillait déjà car on avait allumé.
La vieille dame édentée, coiffée d’un foulard, écouta mon discours en plissant des yeux et en ouvrant la bouche comme pour mieux saisir le polonais approximatif dont je me servais pour communiquer. Lorsque j’eus terminé mon baragouin, elle me fit, avec tout son cœur de vieille femme, ce qui me sembla être un cours de géographie locale.  Je compris que, si j’allais par là, j’arriverais sûrement à la ferme de Nowakowski, et si j’allais de l’autre côté, ... je ne compris pas le nom du propriétaire. La dame voulut nous inviter à entrer, nous proposer quelque-chose à boire. Non. Je refusai. Elle continua un moment à m’expliquer (sans doute la même chose). Les Varmiens sont des gens solidaires, ouverts, et le cœur sur la main. J’aurais plus tard maintes autres preuves de leur gentillesse.
« Alors, papa, c’est par où ? » demanda Gasper lorsque je remontai dans la voiture.  « C’est par là ! » fis-en dans un geste qui indiquait la ligne noire d’une forêt. En tournant au coin de la haie, j’aperçus encore la vieille dame qui faisait de grands gestes dont je ne compris pas la portée. Elle était restée un peu coi sur le pas de la porte de cette demeure qui m’évoquait la maison de mère-grand ou celle de pain d’épice de Baba Yaga. Tant pis.
Le chemin nous mena dans un champ où paissait une vache. Nous n’avions certes pas l’air de déranger l’animal. Mais cette fois-ci, j’en étais sûr, nous n’irions pas plus loin. Lorsque je repassai dans l’autre sens, la voiture pleine d’une boue noire et collante, mère-grand nous regarda avec un sourire large et un air d’acquiescement.

 J’avais mis les pleins feux. Soudain, une pancarte en bois indiqua la direction d’une maison forestière. Peut-être la trace de la civilisation proche. Les toits de tuile rouges qui apparaissent en contrebas avaient quelque-chose de familier. Ouf ! Notre chemin déboucha au village de Łomy. Je ne crois pas que les soldats Napoléoniens s’y soient jamais perdus. Je m’en contrefichai d’ailleurs. Nous avions retrouvé notre route !
« Vous en avez mis du temps ! » fit Antoinette. Gasper était heureux comme s’il avait vécu les aventures d’Huckleberry Finn lui-même.
« On a fait l’école buissonnière, déclara Gasper. » Antoinette fronça des sourcils.
« On a pas fait l’école buissonnière, Gasper. On a pris le chemin des écoliers, ça ne veut pas dire la même chose. »
Je suis retourné maintes fois par-là en vélo, parmi les landes et les chemins sans pouvoir jamais retrouver trace de cette maison de « pain d’épice » où habitait la vieille. Dans mon souvenir, les murs faisaient toutes sortes de figures, de losanges, les tuiles étaient même de couleurs différentes, comme arrangées spécialement, les portes et fenêtres ornées de motifs floraux, ici dans la découpe des volets, là dans les motifs à demi abstraits des peintures. Une maisonnette à l’Arlequin. Mes souvenirs ont pu me tromper, tout comme la pénombre qui tombe chez nous toujours un peu plus tôt, et dure peu plus longtemps.

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