mardi 5 février 2013

L'eau


Nous n'avions pas de problème de robinetterie. Pas de problème de filtre, ni de pompe. Nous n'avions pas non plus de facture d'eau à payer. D'après les statistiques, c’était des problèmes qui ne touchaient que cinq virgule sept milliards d'êtres humains. Les un virgule un milliards qui restaient, dont nous faisions partie, n'avait pas l'eau courante ...  et devait aller la chercher quelque-part. Ces statistiques me parurent erronées. Je ne pouvais pas croire que tant de gens aient l'eau courante. Un miracle. Un luxe.

            En fait, nous disposions d'un puits. Il n'était pas très profond. L'été il risquait seulement de s'assécher un peu.  D'autre part, vu la quantité effroyable de produits chimiques que les agriculteurs répandaient dans le champ situé au-dessus, je supposai que cette eau contenait une quantité respectable d'engrais et de pesticides. Cette eau fut donc destinée au jardin et aux toilettes. Je devais traverser la route avec mes seaux.
La vue d'un homme qui va chercher l'eau au puits n'est peut-être pas si familière même pour les Varmiens, mais je savais que tout le voisinage en faisait autant. Je crois même qu'ils la consommaient après l'avoir fait bouillir. Je devais soulever un couvercle de bois, et laisser tomber un vieux seau troué attaché à une corde effilochée. Le bas du puits était encore en briques rouges, le haut du puits, constitué de deux cylindres en béton. En hiver, il fallait briser la couche de glace qui recouvrait l'eau. Puis, les pieds mouillés, je retournais à la maison, un seau dans chaque main, peinant.

Nous disposions aussi d'une mare dont l'eau ne pouvait être utile que pour le jardin. Mais elle se desséchait encore plus vite que le puits. L'eau que nous utilisions pour la toilette et le thé provenait de la station service, où je me fis un honneur de la payer. J'en ramenais à peine une centaine de litres par semaine, cinq à sept litres par jour et par personne, figurant ainsi parmi les populations les moins consommatrices d'eau du monde (dix à quarante litres d'eau par jour et par personne en Afrique). Je n'ai pas compté l'eau du puits, ni celle du vin, mais étant donné qu'elle finissait dans le jardin, ou dans le filtre à roseaux, la pollution fut minimale, l'eau retournant assez vite à sa source.
            Ah ! Nous étions riches, ambitieux, naïf. Nous voulions faire creuser un puits.

Le puits ! Le puits qu'il n'y avait pas !

Le puisatier


Une fois qu'on nous eut montré où creuser, je fis appel au puisatier. Il mit presque six mois à creuser jusqu'à 29 m, ne trouva que de la boue et des cailloux, puis rentra chez lui.

Le sourcier

Dans notre maison, pas d'eau. Des bidons de vingt litres qu'on trimballe depuis la station essence trônent dans la cuisine, symboles insignes du caractère provisoire de notre vie. Le matin, nous faisons notre toilette dans une bassine. L'une de nos plus grandes urgences fut de trouver de l'eau. On fit donc appelle au sourcier. Les femmes ont une intuition gigantesque. Dés qu'elle l'entendit au téléphone, la mienne pris le sourcier en grippe. Car peut devenir sourcier qui veut. Il suffit de lire quelques livres (sic). Moi, soit je suis soit trop naïf pour exercer ce métier, soit trop honnête pour faire profiter aux autres de mes dons. J'avais bien fait l'expérience des baguettes de coudrier. Quand on était enfants, mon frère et moi, on s'amusait à courir au point supposé d'une source derrière la maison, la baguette se retournait brutalement entre nos mains et cassait. Maintenant, j'en avais bien fait l'expérience au pied de mon chêne, mais je me rendis compte que je ne serais pas capable de faire la part de l'autosuggestion d'une réelle sensibilité aux champs électromagnétiques qui rôdaient ça et là dans notre jardin. Ce qui n'était pas, bien sûr, le cas du sourcier, absolument convaincu de ses dons paranormaux. L’homme au nez d’aigle, grand et osseux s’était fait accompagner par son demi-frère, un peu bossu. Les deux hommes m’évoquaient un savant fou et son assistant. Il émanait de leurs personnes comme de l’obscurité. L’homme se déplaça de long en large avec son pendule, et bien que silencieux, son attitude semblait invoquer quelque force mystérieuse. Il voulut nous dresser une carte des courants d'eau souterrains. Nous ne voulions pas de la carte : il suffisait qu'il me dise où creuser. On planta donc un petit morceau de bois là où le maître venait de dessiner une croix.