Un peu plus tard, nous voulûmes faire découvrir la nouvelle maison à notre fils. (Un chien abandonné s'adopte facilement ; en revanche une maison abandonnée depuis des années peut se montrer bien plus froide et plus ingrate que tous les orphelins de la terre). Je tombai sur l'idée de truffer la maison de babioles. Cela aiderait peut-être la maison à créer une relation positive avec mon fils Gasper, une maison aux allures trop grandes, trop grises (le sol était parfois de béton nu) et trop froides. De vieux meubles dont nous jetterions certains. Des coins humides. Des souris pour animer. Ma femme dégotta des animaux en plastique made in China. Un gros sac dont nous répandîmes le contenu à droite et à gauche comme le bon grain avant que le petit ne fasse son entrée dans la grande demeure grise. Des vaches, des cochons, un âne, une chèvre bancale, bien que neuve. Gasper se prit bien au jeu, mais lorsqu’il les eut tous trouvés, il les abandonna sur le tas de sable, dégotta dans le grenier une vieille voiture à roulettes, elle aussi en plastique chinois, et se mit à parcourir en long, en large et en travers le sol inégal de la vieille maison, tout en imitant de sa petite voix aigue le bruit fabuleux d’une Bugatti Veyron.
- Regarde-moi, maman !
- Tu ne vas pas descendre les escaliers avec ça ? Ma femme s'affola, fit une moue de mécontentement. Dans un crissement de pneus effroyable, la petite voiture à roulette en plastique chinois dévala la pente de l'escalier devant la porte d'entrée. Les chinois sont assez doués pour fabriquer de petites voitures à roulettes en plastique tout-terrain. Après avoir loué les vertus du capitalisme chinois, nous entreprîmes de nous mettre au travail.
La première chose que j'achetai pour la rénovation fut un tas de cailloux de vingt-quatre tonnes de beaux galets, plus ou moins gros, plus ou moins ronds, des roses des gris, des bruns. Le camion benne les déposa dans le chemin à grand fracas et grincement de benne en acier. Lorsque le calme fut revenu, je me hissai sur le tas, levai les bras au ciel et déclarai : « Me voilà l'heureux propriétaire d’un tas de vingt quatre tonnes de cailloux. » Je ne sais pas comment vous expliquer mon bonheur. Comment peut-on jouir du fait de posséder un tas de vingt quatre tonnes de cailloux ? Si vous n'avez jamais acheté de cailloux, de beaux cailloux roses ronds ou gris, et en une telle quantité, comment pourriez vous comprendre ?
L'hiver deux mille huit deux mille neuf fut particulièrement clément. Nous passâmes beaucoup de temps sur notre tas de vingt trois tonnes et des poussières de cailloux, en espérant naïvement que les rares passants ne nous prennent pas pour des fous. Il fallait les débarrasser de la glaise collante qui s'y accrochait. Moi, je les mettais dans un panier à salade, je secouais bien fort et les déversais dans la brouette. Ensuite je poussais la brouette vers la maison, franchissais une ou deux planches vermoulues et déversais mon butin sur le sol, (le sol que nous avions approfondi de presqu’un demi-mètre), revenais remontais sur ma montagne de galets, recommençais, dix fois, cent fois.
- Drôle d'histoire ! Pourquoi mettre des cailloux dans votre maison ? s’interrogeront mes lecteurs. C’est du Land Art ? Mais non, c'est seulement une technique traditionnelle bretonne.
Les bretons déposaient un lit de pierres sous une chape de chaux pour drainer l'humidité vers le bas. Ils appellent ça un hérisson. D'ailleurs ça fonctionna très bien, il n'y eut jamais plus d'humidité dans la maison. D'après les radiesthésistes, cela permet aussi d'annuler les mauvaises influences électromagnétiques venues des veines d'eau souterraines. On trouve souvent des lits de pierres sous les sols des églises, également en Pologne, qui contribuent au bien-être des fidèles.
Suis-je fou ?
Sur le haut de mon tas de vingt-quatre tonnes de cailloux, Antoinette et moi nettoyons avec toute la candeur du ciel les pierres, l'une après l'autre, vingt-quatre tonnes ! Le temps passe, le printemps arrive, et le mélèze qui nous tient compagnie commence à faire de jolis pommes de pin roses.
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